Les voilà. Il n'y a rien de changé en elles. Elles sont un peu rouges, mais c'est la chaleur et la réaction; elles sourient et nous offrent des fleurs, d'assez vilains bouquets vite cueillis et où il y a beaucoup d'herbes. La comédie commence, telle que je l'avais prévue:

«Nous sommes allées très loin en suivant la rivière, dit Anne, pourquoi ne nous avez-vous pas suivies? C'est quand nous nous sommes vues toutes seules que nous sommes revenues…» Des Fresnes ne répond rien; moi: «Nous avons regardé l'eau; c'est joli, l'eau; c'est plein de choses…» Je suis en train de manquer à ma résolution; j'ai honte de cette petite moquerie et je continue: «… Tenez, rien que ces drôles de poissons qui semblent attendre qu'on les cueille…» Et je me penche sur le bord avec Annette qui naïvement retrousse sa manche et enfonce son bras dans l'eau. Il me semble qu'elle a six ans, et moi aussi; je ne pense plus du tout que c'est une femme et que je l'ai vue Eve ou Nymphe; nous jouons à happer les vairons, couchés à plat ventre, mordillant des feuilles. Je la surprends qui met dans sa bouche une brindille de ciguë; c'est une petite bataille pour la faire démordre, car j'oublie de lui dire que la ciguë est un poison. Mais j'explique; alors elle crache et se rince la bouche avec de l'eau que je lui offre au creux de ma main. Elle me fait boire à son tour, et c'est très bon, cette eau où on boit aussi un peu de la coupe. Comme elle veut absolument avoir un vairon, nous faisons la traditionnelle pêche à l'épingle. Quand nous en tenons un, je le décroche, elle le prend, regarde sa petite tête de mailloche, rit, et le remet à l'eau: la bestiole tourne un peu, frétille, puis recommence à se faire prendre, avec une sottise qui nous décourage. «Nous sommes tout pareils à ces étourdis, Annette. Vous compterez, quand vous aurez mon âge (mais les femmes ont-elles jamais l'âge des hommes?), combien de fois vous aurez été prise à la même épingle, combien de fois vous aurez oublié la piqûre et ouvert la bouche à la même illusion…» Elle me regarde; elle cherche dans mes yeux la trace de ce que je ne dis pas; puis: «Eh bien, maintenant, êtes-vous à l'abri des piqûres et des illusions?—Oh! non, Dieu merci!—Ça fait beaucoup de mal, ces épingles-là?—Quelquefois.—Si on a une peau de rhinocéros…—Moi, je ne suis pas très sensible.—Ça viendra.—Ah!—Ça vient toujours!—Voulez-vous boire? Moi, j'ai soif!» Je bois, mais ses mains sentent le poisson. Elle boit sans sourciller. Les femmes n'ont pas beaucoup de goût. Cependant elle fait comme moi, qui écrase de la menthe dans mes paumes, et nous nous relevons.

Voici Anne, puis des Fresnes, à une distance. Se sont-ils expliqués? Les deux sœurs ont un colloque à voix basse, après lequel Anne vient vers moi en souriant. Elle cherche quoi me dire. Tout d'un coup elle enlève de son corsage une petite épingle à tête de perle et la pique près du revers de mon veston, à l'intérieur. Sans l'épingle, c'était un joli geste de tire-laine. Je ne comprends pas. Elle prend le bras de sa sœur; nous remontons vers les arbres. Pendant la traversée du taillis, Annette m'a dit mystérieusement: «Vous savez, Anne vous aime bien mieux que Georges.» Alors, je comprends. Elle a eu sa semonce et je lui plais de n'avoir rien dit à Annette. Cette petite aventure me donne pour les deux sœurs l'attitude de l'ami, de celui à qui on peut tout dire, en qui on a une confiance absolue. Quoique des Fresnes connaisse le pays beaucoup mieux que moi, à un moment où il hésite sur la direction du sentier, Anne me consulte et on suit mon avis. Je ne me suis pas trompé, car j'ai une sorte de faculté d'orientation qui me rapproche du pigeon voyageur ou de l'abeille maçonne.

Telle est cette journée que je t'ai contée en si grand détail. J'avais tant de plaisir à la revivre et à la fixer ainsi plus solidement dans mon souvenir!…

P.-S.—Nous avons retrouvé Joconde à la même place, écrivant avec fièvre sur son petit cahier. Elle l'a caché dès qu'elle nous a vus, car elle n'avait pas entendu notre approche. Est-ce que Joconde aurait des secrets?

CLAUDE DE LA TOUR A ANNA DES LOGES

En Auvergne, 15 août.

… Me voilà si fatiguée, chère amie, que je n'ai pas la force de m'ennuyer. Nous sommes arrivés ce matin sans nous être arrêtés à Paris que pour dîner. Je n'aime pas Paris; on y sent trop de respirations, trop de chair et trop de sueurs: cela me donne le vertige et cela me trouble le cœur. Si je dois succomber aux désirs de quelque frénétique, ce sera là, au milieu de ces malsaines odeurs d'amour qui tentent, comme la bouteille où d'autres vulgarités trouvent des rires. Mais je n'y connais personne et comme il est peu probable que je me donne au passant, je garderai ma triste vertu… Le passant! Quel amant pourtant est supérieur au passant? Il est l'excuse parce qu'il est l'inconnu; il est le devoir, parce qu'il est le désir. Voilà comment je raisonnerais si j'avais des sens passionnés, mais mon cœur, qui est inquiet, est froid. Je suis dure et morne comme les roches de granit qui sont là et d'où surgissent ces pins sévères où le vent pleure. Écris-moi, parle-moi, chère Anna. Tâche de guérir ton amie; donne-lui un peu de ta force, un peu de ton rayonnement!…