Les Frênes, 16 août.

… Tels sont, monsieur le conseiller, les faits qui m'ont été rapportés hier par un homme dont je puis suspecter l'intelligence, mais non la bonne foi. Il n'est pas indiscret. Personne ne connaîtra l'aventure et aucune réputation n'en souffrira. Je n'ai rien dit à M. des Fresnes, car vous connaissez la violence de cet homme bon et confiant, ni rien à Madame des Fresnes; elle en eût pleuré. C'est à vous qu'il appartient de faire les remontrances nécessaires à des jeunes filles un moment égarées, et dont l'étourderie aurait pu avoir les plus graves conséquences. Pour moi, ce n'est que cela, une étourderie, une bravade. Je dois dire qu'il ne semble pas que les jeunes gens aient suivi l'exemple de ces demoiselles. Cela ne me surprend pas. Combien de fois, au cours de mon long ministère, n'ai-je pas eu à constater avec tristesse que les femmes dépassent les hommes en impudence et en hardiesse! Quand j'aurai l'honneur de vous voir aux Frênes, je vous conterai à ce propos plus d'une piquante histoire empruntée à notre chronique locale; mais ce qui est sans importance chez une grossière paysanne devient très sérieux alors qu'il s'agit de l'honneur de ces jeunes personnes de bonne famille, dont la modestie ne devrait jamais être mise en doute, ni la vertu jamais suspectée. Soyez donc sévère, monsieur le conseiller, et surtout pour l'avenir. Si de pareilles extravagances étaient tolérées chez les jeunes filles, elles se targueraient de la faiblesse paternelle pour aller jusqu'au bout, jusqu'au précipice, dans la voie des mauvaises mœurs et de la perdition de leur âme! Dî avertant omen! Où allons-nous, monsieur le conseiller, si ce sont les filles d'un magistrat éminent et respecté qui donnent de tels exemples?…

Il n'y eut en tout ceci aucune faute imputable à mademoiselle Desloges. D'après le même journalier qui l'a rencontrée et lui a parlé à l'entrée de la forêt, on l'a brusquement abandonnée pour se jeter en courant dans le taillis. Elle n'a pas osé s'y aventurer seule, et avec raison, car il est très facile de s'y égarer et d'y faire une chute dangereuse. Cela m'est arrivé aux premiers temps de mon séjour ici. Mademoiselle Desloges est d'ailleurs une personne trop sérieuse et trop pieuse pour avoir toléré même une allusion à pareille folie. Je crois que des jeunes filles ne peuvent être en des mains plus sûres, plus expertes. Avec la grâce et la pureté d'une vierge prudente, elle a la sagesse d'une matrone et la dignité d'une chanoinesse…

Pardonnez à un vieillard encore tout ému l'expression peut-être un peu forte de sa tristesse et croyez-moi…

M. AGATHIAS BOURDON A M. L'ABBÉ LECŒUR

Versailles, 18 août.

… Vous avez bien fait, Monsieur le curé, de ne confier qu'à moi seul le récit de la scène singulière des bords de l'Aulne. Si votre paysan ne s'est pas trompé, c'est là une extravagance scandaleuse et humiliante qui mérite un châtiment. Je me renseignerai donc près des coupables, quand le moment sera venu de le faire sans danger, c'est-à-dire quand elles seront près de moi et que je pourrai les interroger sans leur apprendre, si elles en sont innocentes, la possibilité d'une aussi vilaine étourderie. C'est votre mot. Il serait indulgent, si vous étiez convaincu de la faute; mais vous ne l'êtes pas, grâce à Dieu, et c'est à votre inquiétude sacerdotale que j'attribue la sévérité des conseils que vous voulez bien me donner. A parler net, je vous confesserai que je ne crois pas à cette anecdote. Mes filles sont incapables de s'être livrées à une débauche aussi sotte et aussi contraire à l'instinct même d'une femme civilisée. Fugit ad salices,—et, oui, peut-être n'est-elle point fâchée d'avoir été vue; mais elle a été surprise, elle ne s'est pas montrée volontairement. La pudeur, non plus qu'aucune vertu, ne peut s'exercer en secret. Peut-on en vouloir à une fille de profiter de l'occasion qui lui permet d'édifier son prochain, en lui prouvant la force de ses principes chrétiens? Et se cupit ante videri. Si elle n'avait pas eu ce désir, son mérite eût été nul et sa vertu indifférente. Fuir son désir, voilà la vertu des femmes; et c'est aussi leur plaisir, puisqu'en somme toutes celles qui valent la peine d'être prises sont prises de force. Voulez-vous que je suppose sur les bords de l'Aulne quelque églogue virgilienne un peu gauche, de celles qui peuvent charmer un paysan qui vient changer sa vache? Non; il n'y eut pas même cela; mes filles ne se sont jamais mises dans le cas de fuir vers «les saules», ou vers les aunes. L'histoire est absurde et mensongère. Anne a été élevée avec une grande sévérité par sa mère; Annette, pour qui on a été plus indulgent, a trouvé dans sa tante et dans Mlle Desloges deux éducatrices maternelles et sûres: où auraient-elles pris de pareilles idées? Laissons cela. Votre sollicitude s'est alarmée trop vite. Il ne faut pas toujours en croire ses propres yeux: il faut rarement se fier aux yeux d'autrui. Laissons secrètes les actions secrètes et prenons garde, en voulant moraliser les actes, de répandre autour de nous la mauvaise odeur du scandale. Au moment où nous levons la main, au moment où nous ouvrons la bouche, Dieu nous a déjà jugés. Il nous a jugés dès avant notre naissance; il nous a jugés de toute éternité. Celui que nous condamnons selon notre justice est peut-être l'élu de sa prescience, le favori primitif de sa grâce suprême. Chacun suit la voie que Dieu a déterminée dans sa sagesse; nous sommes libres de nos gestes, mais non de notre destinée. Que mes filles jouissent donc avec décence de la joie d'être jeunes et de n'avoir pas le matin dans la bouche l'amertume de la vie! Je ne veux pas les contrister sans avoir la certitude qu'elles ont manqué à leur dignité et à leur caractère. Ces quelques heures matinales seront peut-être les plus belles et les seules de leur journée: qu'elles les vivent en paix et en liberté. Dieu a marqué leur place dans le plan du monde et nul que lui ne sait si c'est du côté de la lumière ou du côté de l'ombre éternelle. Mais en ce monde nous n'avons rien à faire qu'à nous maintenir dignes de l'amour de Celui qui nous a sauvés, si tel était son plaisir, et je ne m'occupe de mes filles que pour les aimer,—car vous savez que nous ne suivons pas le même culte, ce qui est un grand chagrin pour moi… J'irai les chercher aux Frênes à la fin du mois et je pourrai alors m'expliquer plus amplement avec vous et aussi vous remercier de votre bonté et de votre zèle…

AGATHIAS BOURDON A ANNA DESLOGES