Voici une digression du genre appelé association passive des idées. Un mot, et se déclenche comme une sonnerie d’horloge la suite des imaginations qu’il commandait. Je ne suis pas cependant tout à fait hors du sujet et d’ailleurs je connais l’art de les joindre, même les plus lointains, et de les faire tous concourir à mon but. Reparlons donc de Tirésias, qui avait froissé la pudeur de Junon et l’avait excitée à une manifestation que l’on peut appeler hypocrite, mais que l’on peut aussi trouver parfaitement conforme à la nature même des femmes, qui ne connaissent le désir que dans la passion et qui sont soustraites, par le mécanisme même de leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin. Le besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit, qui en dépend étroitement, le rend aveugle devant le choix, inapte à se plier à cette discipline du plaisir, qui le rend plus délicat, plus conscient, et, de fonction, le transforme en faculté, donc en quelque chose d’intellectuel et de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien mieux que les hommes, discipliner leurs appétits d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète des mâles. De là cette liberté dans le choix, qui donne au plaisir toute sa valeur, en même temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif et de trop animal. J’y reconnais la supériorité d’une âme profondément païenne, qui entend n’obéir à la nature que dans la mesure de son consentement et qui ne sera esclave qu’autant qu’elle a décidé de l’être, et alors avec délices. Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez, plus clairement encore que moi-même, est tellement en dehors de la morale courante, qui est la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance.

Il est convenu que les plaisirs ont besoin d’une excuse et que la seule qu’ils puissent avoir est qu’ils sont impérieux. On cède à la force d’un désir, à la tentation d’une rencontre, mais choisir, mais avouer que l’on se sert de toute son intelligence et de toute sa volonté pour comprendre son plaisir à l’heure même où il semble que, si on le goûte, ce devrait être au moins avec inconscience et une sorte de honte ! N’est-il pas convenu qu’on doit être triste après l’amour ? On a mis cette pensée sublime en latin, pour ménager la pudeur des femmes, qui en ont très peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones, qui devraient par cette attitude manifester le regret d’avoir cédé aux attraits de la chair. C’est un sentiment que pour ma part je n’ai jamais éprouvé et, comme il faut juger de toutes choses d’après soi, je le tiens pour une invention des moralistes qui ont peut-être confondu avec la tristesse la dépression physique qui suit une grande dépense de forces. Mais peut-être aussi une tristesse véritable vient-elle après la joie suprême : éclairer les hommes sur la vanité d’un plaisir qu’ils n’ont pas délibérément choisi d’éprouver et que le hasard du besoin leur imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime que l’adage exagère, car moi qui ne m’y conformai pas, je ne puis pourtant, hélas ! me vanter comme vous, mon amie, de n’avoir cédé qu’à des plaisirs volontaires et choisis avec discernement. Je mets hélas ! pour flatter votre philosophie de la volonté, car je ne regretterai jamais le temps où, cédant à mes instincts naïfs, je suivais, comme dit Ronsard, « les poutres hennissantes » et même celles qui ne hennissaient pas. On ne doit pas rougir de ses instincts. Ils ont leur valeur, précisément comme guides du plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du temps. Mais cela, il ne faut pas le reconnaître ; il faut se dire au contraire que l’instinct assouvi porte en soi sa récompense, même quand on ne l’a pas bien nettement sentie. Pas de remords ! L’action m’a été joie jusqu’au seuil de la plus triste expérience, et que la joie seule demeure.

Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance à l’instinct, je ne crois pas non plus que vous admiriez beaucoup cette maxime de philosophie borgne : vaincre ses passions ! Que deviennent-ils donc, ceux qui ont réussi cette œuvre de destruction ? Vaincre ses passions ! Et pourquoi donc ? Je conçois qu’on veuille les dresser, les assouplir, les dominer, mais que ce soit pour les rendre plus obéissantes, afin d’en jouir plus facilement et avec plus de fruit. Les passions de l’amour seront toujours les sources de la joie, même si elles sont imprégnées de cette amertume ou de cette salure qui en remonte le goût. Loin d’en écarter sa vie, il faut l’y plonger tout entière, en prenant soin, toutefois, de ne pas la noyer, et pour cela je trouve bon que l’on cherche à conserver l’intégrité de sa conscience. Le plaisir, on se mettra toujours face à face avec lui, les yeux dans les yeux, et on ne lui jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais des regards de maître : il n’y a que les maîtres qui savent obéir, parce qu’ils savent commander.

Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la préparation des bonnes fortunes. Les meilleures auront peut-être été celles que nous fûmes sur le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que contient une femme, et nous ne savons pas ce que nous contenons avant d’avoir rencontré celle qui saura émouvoir les derniers secrets de nos nerfs et de notre sang. Elles sont de trois sortes : les femmes qui se prêtent, les femmes qui se donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci seules vaudraient la peine d’être aimées, si l’amour était volontaire. Mais comment savoir avant l’expérience ? Il ne faut donc rien rejeter. Les yeux, les gestes, tout est trompeur et surtout la beauté. Une femme n’est pas belle, elle le devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement qu’en la mesure où elle prend part au festin. Ce n’est pas une page de confessions que je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez cependant qu’en ces choses on ne peut parler que d’après sa propre expérience et d’après ses propres tendances. Il faut de grandes précautions pour affirmer que les modes d’un acte aussi secret que l’amour sont ou ne sont pas selon la vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que la seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne. Il n’y a pas de science de l’amour, il n’y a qu’une série de faits particuliers qui ne se rejoignent que par ce qu’ils ont de plus général et de plus banal. Par conséquent, il n’y a pas non plus de science de l’homme, ni de science de la femme. On est là dans l’inconnu et dans l’illusion. Même, on erre quand on veut s’analyser soi-même ; on juge ses tendances passées avec son esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que celui d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent plus. Ah ! qu’il serait bien plus sage de vivre, de simplement vivre. Mais la pensée double et décuple la vie : tout de même, réfléchissons et regardons en nous-mêmes.

Je m’y vois bien différent de ce que je fus, tellement que parfois je ne me reconnais plus. Mais je regarde cependant dans mon cœur avec plaisir, car j’y vois une figure nouvelle par laquelle il est illuminé.

LETTRE DIX-NEUVIÈME
LE SATYRE

Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette histoire singulière, ce que j’avais voulu faire par ces Lettres d’un Satyre. Je n’en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à m’attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah ! mon amie, je ne suis pas toujours l’homme des intentions, des plans et des projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier pour l’exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique l’enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre les deux premières Lettres et les autres, et quoique celles-ci se soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi, ou d’abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi certaines modifications, j’ai tâché qu’elles conservassent dans leur ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains encore que tout cela soit bien court, qu’on se sente, vers la fin, un peu de l’ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude d’un être élémentaire, dont la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées, qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s’étonne même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux, c’est que ce sont des jeux défendus. Or, c’est une qualité de plaisir dont il ne sent aucunement le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui ne tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu’il goûte aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant ces Lettres, ce fut de prendre parti pour la créature instinctive contre la créature raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma sympathie pour ce dévergondé, je n’ai pu lui procurer le contentement de vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses pour s’en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un être qui ne connaît point la valeur de l’argent, et qui d’abord n’en possède pas ? Je doute que, même s’il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son cœur ! Il devient amoureux d’une petite gourgandine, et il n’en rougit pas, ne comprenant d’ailleurs rien à son commerce : mais s’il le comprenait, je ne sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas encore donné sa mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller loin dans l’inconscience.

Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui faisant conter le début de ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les mœurs des hommes ! Il y faut plus de naïveté que je n’en possède. A vrai dire, je trouve qu’ils font toujours bien quand ils font leur plaisir : ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage, au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur passer de force le collier au cou : « Vous ne connaissez pas le bonheur, notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager. » Il y a des infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D’autres, quand on peut, on les prend de force.

La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait avoir une quinzaine d’années, moins encore, si je me souviens, et la fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n’en sait rien, de grappillage sans doute, d’épluchures et d’eau claire ? Quand ils n’en pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils s’endormaient dans les bras l’un de l’autre, car ils étaient amants. Le naïf amour les consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux, en leur innocence animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre dévotes et autres personnes raisonnables. Naturellement on les sépara, quoiqu’ils pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux enfants assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne sœur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois, pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon amie, afin de conserver l’estime des gens convenables ? Est-il admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l’état de nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d’une église, du jardin du Luxembourg et du Sénat ? On eût passé sur le grappillage, mais l’amour ! N’est-il pas vrai que tant de perversité, et si précoce, déconcerte ? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais Antiphilos est bien suspect, et il ne se connaît qu’en morale naturelle. Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la théorie.

Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d’avoir aimé ce petit livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances ! C’est au point que je serais tenté de dire que vous l’avez aimé plus qu’il ne méritait. C’est, d’ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes écrits dont il n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait complètement. C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y jamais rien corriger, quand on les imprime ou qu’on les réimprime, car je me sens toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître, sous de la peinture nouvelle, l’ancienne. Vous le savez bien, vous qui m’en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du chef-d’œuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre et je supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j’écrivis, en rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai jamais. Ah ! que j’envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient pas le néant proche où ils cherront avec eux. Je les envie, mais en souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n’a vraiment pas beaucoup d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s’attacher fermement à quelque touffe, le long du fleuve qui emporte tout, comme des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l’on plaît à ceux-là mêmes qu’on aurait choisis et le sentiment que l’on déplaît à d’autres, qu’on aurait volontiers élus pour cet office, suffisent quelquefois à vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le cœur et les mains. L’un de ces réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des effets négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre, qui agite toutes les fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante. Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires ? Une belle tendresse a fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bien que je ne m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais plus une extrême confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie encore d’avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré sur son destin parmi les humains, puisque vous lui avez souri, amie.