Pense à celles qui portent leur peine comme un cancer, avec la pudeur de la douleur, pense aussi à celles qui pressent avec rage leurs seins, leurs hanches, jouent d’un cœur sombre avec la chevelure de leur sexe ;

Pense aux timides qui ont peur de leurs désirs, et qui tremblent de peur autant que de volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas d’autres plaisirs, aux chastes dont les corps tombent dans le sommeil comme une belle eau pure glisse entre des rives fleuries ;

Pense aussi, je le veux, aux malades que la fièvre leurre, à celles dont la beauté n’est plus qu’une fleur putrescente, à celles dont la vie n’est plus qu’une nuit douloureuse, et refais leur rêve du plaisir perdu, perdu, perdu à tout jamais ;

Pense à la peine de vivre pour un cœur sans espoir, pour un corps sans désir, pour des yeux sans sourire ; pense à l’horreur des heures qui tombent dans le néant des sensations ; pense à celles qui font pitié, mais n’aie pas pitié, pour ne pas augmenter leur détresse ;

Pense plutôt à la justice, cela te réconfortera et tu pourras éclater de rire ; si ton rire est trop amer, respire des roses rouges ou le paquet des lettres de ta maîtresse en exercice : cela te ramènera à la réalité, qui ne s’inquiète pas des idées métaphysiques.

Passe des lettres d’aujourd’hui à celles d’hier, aime le souvenir des femmes que tu as aimées et ramène à ta bouche le goût de leur chair. Par là tu rentreras dans l’égoïsme dont je t’ai fait sortir un instant et tu y reprendras des forces pour de nouvelles expansions de toi-même.

Il y a dans la piété bouddhiste, aux monastères thibétains, une pratique dont j’aime la signification. Les jours d’orage et de neige, quand le vent comble les précipices, efface les sentiers, les fervents découpent des silhouettes de chevaux en papier, vont au point le plus élevé, et les confient à la tempête. Ces images sont recueillies par Bouddha ; il les transforme en animaux véritables, qui aident les pauvres voyageurs à franchir les mauvais pas. Ma rêverie sur les heureuses et les malheureuses n’est pas autre chose. Ce sont des images en papier que je lance à travers leurs songes pour que les unes y trouvent la force d’étreindre leurs chimères et les autres la douceur des anéantissements. Mais c’est surtout la satisfaction d’un renoncement nietzschéen où je tombe quelquefois. Les jours où on sort de l’égoïsme, on sent comme une libération anticipée de la vie. C’est un grand repos, auquel sont propices les jours de fête. Ne plus vivre que juste assez pour goûter les joies du néant, et pour les goûter à peine, à peine, comme une musique lointaine, comme le dernier bruit de la nuit qui s’endort. Jusqu’à ce que tout ressuscite, fleurs plus vives de s’être fermées comme des yeux. Il faut parfois abandonner sa vie, la clore et en mettre la clef dans un trou de mur, comme font les paysans qui s’en vont loin dans les champs. On trouve au retour la ravenelle plus odorante, les hampes du lilas plus larges, et plus luisantes les feuilles du laurier. Mais le voyage au pays du renoncement peut durer moins longtemps encore qu’une brève absence matérielle. Une plongée au gouffre n’est guère, quand on en revient, et avec quelle joie, merveille de simplicité et d’aise, retrouve-t-on la main qui vous y avait jeté et qui ne le savait pas !

LETTRE TROISIÈME
LES DEUX SEXES

Avez-vous lu beaucoup de livres sur l’amour, mon amie ? Je ne le crois pas. Avez-vous même lu les plus fameux ou les plus récents ? Je ne vous entendis jamais y puiser le moindre aphorisme, y faire la moindre allusion. Vous avez mis vos soins à vivre et non à lire. C’est une grande supériorité sur ceux qui, ayant prétendu cumuler les deux occupations, n’ont très bien rempli ni l’une ni l’autre. Il y en a pourtant quelques-uns qui ont eu la double ambition de vouloir vivre et de vouloir apprendre ce que les hommes avaient pensé de la vie. Cela n’a aucun rapport, je le sais bien, mais les livres sont la première porte que la jeunesse trouve ouverte devant elle, elle s’y jette et cela lui crée des habitudes qui ne sont pas sans agrément, surtout quand on a l’esprit de contradiction un peu développé.

Vous pensez bien que c’est pour moi que je dis cela, et pour vous expliquer la formation de mon caractère et mon goût pour la solitude qui, si profond qu’il soit, se veut tout de même à de certaines heures un compagnon de silence. On s’épargne le bruit de la voix humaine et on entend tout de même la pensée qu’elle charrie quelquefois. Puis la vie est si longue, si longue quand on ne fait que ce qui est nécessaire ou que ce qui est agréable ! La lecture, voyez-vous, est une manie comme une autre et qui a cela de bon qu’elle s’exerce par tous les temps, par toutes les saisons, qu’elle est compatible avec presque tous les états corporels et avec presque tous les états d’âme. Montesquieu, homme d’esprit, mais de trop d’esprit, disait qu’il n’avait jamais éprouvé un chagrin qu’une heure de lecture n’eût dissipé. Je trouve au contraire, et c’est encore un de ses mérites, qu’elle renforce la douleur, la prolonge, et la simplifie, en lui communiquant ce caractère de profonde mélancolie par quoi elle devient une compagne digne de nous. Qui voudrait donc se séparer d’une si bonne douleur et consentirait à la voir se dissiper comme une fumée ? La lecture, qui a sur la douleur cet effet durable, n’en a aucun sur la fugitive joie ; la joie se suffit à elle-même. Mais un livre ou un écrit, quel soit-il, n’est bien goûté que dans ces états de parfaite liberté où nous sommes prêts à recevoir toutes les impressions de l’extérieur à mesure qu’elles pleuvent sur notre être indifférent.