Tout de même, je l'ai priée de garder bien ce nom pour l'intimité, car les satyres ont de plus en plus mauvaise réputation dans ce pays, dont j'enrage. Erèbe n'a-t-elle pas eu l'idée, l'autre jour, d'acheter et de me lire un journal orgueilleusement appelé Le Journal des Satyres:

—«Ah! Ah! voilà un journal pour toi! Il n'y manque que ton portrait.»

Par Apollon! Quelles incohérences! quelles niaiseries! Quelle idée se font-ils d'un satyre, les esclaves qui ont rédigé cette feuille? Malgré mon naturel débonnaire, je me suis mis en colère et contre le journal et contre les archontes qui ont, paraît-il, jeté les esclaves à l'ergastule. Ce ne sont que des sots. A peine méritaient-ils la punition dont Priapos menace les larrons du verger: inrumabo! J'ai expliqué cela à Erèbe: elle est devenue sérieuse. Nous avons parlé d'autre chose.

Cydalise, voilà à quoi tu exposes ton satyre familier, en le laissant errer par les rues, cependant que les éphèbes olympiques vident en ton honneur les coupes ciselées remplies d'un vin noir. Erèbe n'aime que le champagne. Moi je suis toujours fidèle à mon lait qui a goût de papier et, quand Erèbe s'en étonne, je lui dis que le lait est le vin des satyres. Elle prend vite une figure souriante: c'est sa manière de faire croire qu'elle a compris.

Quand Cydalise revient, nous passons tous nos moments chez nous, les jours comme la nuit. Ainsi j'évite les rencontres et les explications, qui me feraient perdre la tête, car toute ma diplomatie consiste à prendre la fuite et à m'aller cacher dans un tronc d'arbre. Comme je me sens empêtré par votre civilisation et que les femmes sont déraisonnables! Elles appellent cela de la trahison. Mais je les aime toutes, moi. Est-ce que toutes ne m'appartiennent pas, puisque je puis toutes les satisfaire? Elles ne savent pas encore, ni vous peut-être, ce que c'est qu'un satyre, que cette force de la nature déchaînée par le désir. Il faudra que Cydalise en prenne son parti et qu'elle admette que les satyres ne sont pas faits pour la fidélité et que le caprice est divin.

O caprice, diversité des formes sous la règle éternelle, caprice aux yeux changeants!

Caprice, fille gracile aux seins d'airain, matrone où trône l'automne et toutes ses couleurs!

Caprice, nymphes barbouillées de mûres, au dos d'argile, aux joues balafrées par les ronces, pures ou impures comme la terre, et des feuilles sèches sonnent dans leurs cheveux emmêlés!

Caprice, les jeunes bergers fuient vers la chaumière, et les bergères se prennent par la main, criant comme des poules qu'un renard a surprises, et se retournant pour rire entre deux cris!

Caprice, odeur amère des fougères, odeur des épaules sous les saules et des jambes dans les ruisseaux qui charrient encore l'écume blanche d'avoir baigné la fille de Latone!