B. P. PRIGNANUS, Mutinensis, De imperio cupidinis. Lib. I.
I
APPARITION
Etang de Saint-Cucufa, 3 juin.
Monsieur,
C'est l'indignation qui me dicte cette épître: Indignatio facit versum, comme on disait au bon temps. Je ne sais ni lire ni écrire, vous pensez bien, mais parfois une petite bouche complaisante veut bien m'épeler une vieille gazette tout embue de graisse et de vin. Aujourd'hui, l'aimable menotte d'une écolière munie de tout ce qu'il faut pour écrire vous signifie ma pensée avec une dextérité charmante. Mes genoux velus, dont elle n'a pas peur, lui servent de tablette. Alors je vais vous conter mon histoire et vous faire ma protestation.
Figurez-vous d'abord que c'est la petite qui vous écrit qui m'a conseillé de m'adresser à vous: «C'en est un qu'on m'a dit qu'a fait un conte qu'est tout à fait mon histoire. Seulement, moi, j'avais huit ans, et je n'ai pas été si moche.» Hier, un journal qu'elle me lisait lui a rafraîchi la mémoire: «Virginal! Mon cœur virginal! C'est bien ça.» Elle en trépignait. Bien qu'il y ait environ huit mille neuf cents ans que je rôde dans les campagnes et autour des cités, je ne comprends pas encore très bien les femmes. J'en ai connu plus qu'il n'y a d'étoiles au ciel et la dernière m'est, autant que la première, nouvelle et mystérieuse. Tout cela, c'est pour vous dire que je ne sais pas en quoi le virginal pouvait l'intéresser. (Ici je la vois qui sourit, en tirant la langue par le coin de la bouche.) Peut-être songe-t-elle au moment où elle redeviendra vierge, tout naturellement, pour la commodité des usages sociaux. (Je l'entends qui gringotte: «Bien sûr, tiens!».) Elles sont étonnantes.
Mais je viens au fait. Vous voyez mon innocence. Je proteste donc de toutes mes forces de Satyre honnête, quoique libertin, contre la qualification de «satyre» donnée par vos journaux à des hommes (oui, par Jupiter, des hommes!) qui enlèvent les petites filles pour les violer, leur ouvrir le ventre, les couper en morceaux! Jamais un Satyre ne se livra à de telles idioties. Violer, quand il n'y a qu'à ouvrir les bras au désir? Serrer d'une infâme main ces petits cous frais et ployants? Déchirer cette douce chair, ensanglanter ces corps inachevés, dépecer ce bouton où la femme déjà se gonfle et rêve? Pour qui nous prenez-vous donc, journalistes stupides? Pour des hommes? Détrompez-vous. Nous sommes des dieux.
Mon histoire, qui est très longue, est obscure, mais deux épisodes l'ennoblissent singulièrement. Je suis né en Phrygie des amours d'Hermès et d'une élégante Dryade, que j'aimai beaucoup, parce qu'elle était tendre et jolie. Pourtant, elle ne s'occupa guère de mon enfance; elle avait des passions fougueuses et les bergers, non moins que les dieux, attiraient, mais ne fixaient pas son caprice. Je grandis, j'exerçai au hasard ma curiosité, qui trouvait des curieuses à tous les gués et sur tous les sentiers. Dyonisos, que vous appelez Bacchus, m'emmena dans son cortège et je connus, sous les cieux torrides, des femmes plus fondantes que vos grappes et plus lascives que vos chèvres. A mon retour, je passai en Grèce, mais les hommes déjà commençaient à se faire la guerre, ils enfermaient leurs femmes et posaient à leurs champs des clôtures. L'âge d'or était fini:
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre