II. La Copulation (suite): Arthropodes.—Les scorpions.—Les gros crustacés aquatiques.—Les petits crustacés.—L'hydrachne.—Le scutellère.—Le hanneton.—Les papillons.—Les mouches, etc.—Sur la variation des mœurs sexuelles animales.
II. La Copulation (suite): Arthropodes.—C'est parmi les insectes, les batraciens, les mollusques qu'on rencontre les modes de fécondation les plus curieux et les plus éloignés du mécanisme habituel aux mammifères; avant d'en venir là, on donnera par quelques exemples une idée des mœurs sexuelles de toutes sortes de bêtes choisies parmi les arthropodes.
Voici les scorpions, ces représentants terrestres des crustacés aquatiques. Les deux sexes sont identiques, organes génitaux ordinairement invisibles, cachés entre l'abdomen et le céphalothorax (partie antérieure où la tête sans cou prolonge directement le thorax). Le mâle est pourvu de deux pénis rigides englobés dans un fourreau double, mais formant un seul canal; il les insère, tenant la femelle ventre à ventre, dans la vulve, l'une des branches inclinant à droite, l'autre à gauche, vers chacun des deux oviductes. Même mécanisme chez les crustacés, à moins, ce qui est assez rare, qu'ils soient hermaphrodites. Comme le scorpion, les homards, les langoustes, les écrevisses, les crabes, s'accouplent selon un rite qui ressemble singulièrement aux habitudes humaines. Singulière vision que celle de cette homarde qui, à l'attaque du mâle, se renverse sur le dos, souffre patiemment que le mâle s'étende sur elle, enlaçant aux siennes ses pattes et ses pinces! Vision de sabbat que Callot ou Doré n'auraient peinte qu'avec peur! Peut-être voudra-t-on penser à cela et considérer avant de l'ouvrir le vendre cuirassé de ces bêtes qui ont propagé leur espèce, parmi les algues, dans les trous des rochers? Les glandes génitales des crustacés sont excellentes; on mange aussi très volontiers celles des oursins: il n'y a même que cela de bon dans ces bêtes rugueuses. Les mâles des gros crustacés ont des canaux éjaculateurs qui sont érectiles, se dressent en forme de double verge d'entre la première paire de pattes; les femelles sont parallèlement pourvues de deux vulves ouvrant sur la troisième pièce sternale ou à la base des pattes qui correspondent à ce segment. La copulation s'opère par des actes vifs, réitérés deux ou trois fois, l'espace d'un quart d'heure. Le mâle de la crevette des ruisseaux, qui nage couché sur le côté, tient sa femelle entre ses pattes et progresse ainsi par bonds: elle est beaucoup plus petite que lui. Même mécanisme chez l'aselle et le talitre, ou puce de mer.
Il y a beaucoup de singularités dans les mœurs sexuelles des petits crustacés: le mâle du bopyre vit en parasite sur la femelle, quatre à cinq, fois plus grosse que lui; et, ce qui augmente l'étrangeté, c'est que la femelle elle-même est le parasite du palémon. C'est elle qui forme cette petite boursouflure, grisâtre une fois cuite, qui se voit sur le côté de la tête des crevettes devenues roses. Les pêcheurs affirment volontiers que cette tache ovale représente une petite sole, mais ils racontent bien d'autres merveilles: que les anatifes, par exemple, ces moules pédonculées que l'on voit sur les vieux bois rejetés par la mer, ne sont autre chose que des embryons de canards sauvages, et tel brave marin les a vus lui-même prendre leur vol[1]. Le mâle de la linguatule est également bien plus petit que la femelle; il n'a qu'un seul testicule, mais deux longs organes copulateurs qui perforent simultanément la femelle, éjaculant vers les deux ovaires. C'est encore un petit mâle que l'hydrachne, acarien aquatique; deux ou trois fois moindre que la femelle, il est seul pourvu d'une queue, au bout de laquelle se trouvent ses organes génitaux; ceux de la femelle sont formés d'une papille placée sous le ventre et que signale, entourant le pertuis, une tache blanche. Le mâle nage, la femelle vient à sa rencontre, se relève obliquement, fait coïncider son point blanc avec l'extrémité caudale de son amant, et la jonction s'accomplit. On voit alors le mâle entraîner la femelle qui gigote; l'accouplement, avec des repos, mais sans que cesse le contact profond, dure plusieurs jours.
C'est au contraire, chez des insectes supérieurement doués, la femelle qui traîne son mâle: la fourmi porte le sien sur son dos, cependant qu'il; courbe en arc son abdomen vers la vulve; ainsi chargée, elle vole, elle monte, elle plane, puis tombe avec lui, comme une goutte d'eau. Il meurt sur place, la femelle se relève, gagne son nid, pond, avant d'accueillir la mort. Les noces des fourmis, c'est toute une fourmilière à la fois; la chute des amants simule une cascade dorée et la résurrection des femelles jaillit au soleil comme une écume rousse. La scutellère est un insecte tantôt de forme carrée, écussonnale, ressemblant à la verte punaise des bois, tantôt long et cylindrique, avec, sur les ailes, des points et des lignes de toutes les couleurs. L'une d'elles, scutiforme, qualifiée de «lineata, dos rouge avec des raies noires, est commune sur les ombellifères. La copulation a lieu bout à bout: on les observe ainsi nouées, la femelle remorquant son mâle, plus petit, de feuille en feuille, d'ombelle en ombelle[2]. Les forficules s'accouplent également bout à bout; les puces, où le mâle est moindre, se tiennent ventre à ventre, pattes enlacées; la position est plus singulière, rappelant celle des libellules, chez la louvette, petit insecte qui vit sur les genêts et se jette volontiers sur l'homme: la vulve est en effet située près de la bouche.
Les coléoptères s'adonnent au cavalage; l'acte a une durée très variable, depuis deux heures jusqu'à deux jours. Le hanneton mâle poursuit la femelle avec ferveur: il est si ardent qu'il cavale souvent d'autres mâles, trompé par l'odeur de rut qui flotte dans l'air. Il saisit la femelle et la tient serrée avec ses pattes antérieures et avec ses crochets génitaux. L'union se prolonge un jour et une nuit; enfin le mâle épuisé fait la culbute, tombe sur le dos, tout en demeurant accroché par les pièces péniales, et la femelle, qui s'en va brouter, impassible, le traîne le long des feuilles, jusqu'à ce que la mort le détache de sa claie: alors elle pond et meurt à son tour. Les papillons sont également très fervents, les mâles faisant de véritables voyages, comme l'a prouvé J.-H. Fabre, en quête des femelles. Ils volent souvent accouplés, la femelle plus robuste supportant aisément le mâle: c'est un spectacle très fréquent à la campagne que ces papillons à quatre paires d'ailes qui roulent, étourdis un peu, de fleur en fleur, bateau ivre qui va où ses voiles le mènent.
Avec les mouches, le féminisme s'introduit franchement dans le mécanisme même de l'amour. Ce sont les femelles qui possèdent l'appareil copulateur; ce sont elles qui enfoncent leur oviducte, alors véritable verge, dans le ventre du mâle; ce sont elles qui font-le geste dominateur, le mâle n'agit qu'en saisissant cette tarière avec les crochets qui entourent sa fente génitale. C'est cette même vrille qui sert à lai femelle à creuser le bois, la terre ou la chair pour y déposer ses œufs. L'accouplement a lieu bout à bout: il est des plus faciles à observer.
Voilà assez d'exemples pour que l'on puisse se rendre compte de ce qu'il y a de permanent dans le mécanisme de la copulation vraie, et de ce qu'il y a de variable dans ses modes extérieurs. Étant données les deux pièces capitales de l'appareil, l'épée et son fourreau, la nature laisse aux espèces le soin d'imaginer, dirait-on, la meilleure manière de s'en servir, et toute méthode lui paraît bonne, qui est féconde. Elle en a de plus singulières, car les inventions, sexuelles de l'humanité sont presque toutes antérieures ou extérieures à l'homme! Il n'en est aucune dont le modèle, et même perfectionné, ne lui soit offert par les animaux, par les plus humbles.
S'il n'y a pas de règle générale, s'il n'y a pas une manière morale de féconder une femelle et une manière immorale, il faut reconnaître que le même mode est fixe dans la même espèce, ou dans le même genre, ou dans la même famille. Je ne pense pas qu'on ait jamais observé de variation dans les mœurs sexuelles de l'animalité; cependant les actes de pure exonération étant possibles, la méthode de l'amour ne peut pas être considérée comme rigoureusement fixe. Elle a varié chez les abeilles sociales, partant des rapports de couple, de l'agressivité du mâle, pour aboutir à la fécondation politique et autoritaire d'une seule femelle par un seul mâle choisi entre cent esclaves favoris. Le mécanisme lui-même a dû se modifier, en même temps que les organes, se plier aux circonstances corporelles et de milieu, sous la pression du système nerveux qui commande des actes sans se soucier des instruments qui l'accompliront. On trouve la preuve de ces changements dans l'hermaphrodisme accidentel d'un grand nombre d'invertébrés et même de poissons, tels que la morue, le hareng, le scombre: changement fondamental, puisqu'il fait passer l'animal d'une catégorie supérieure à une catégorie inférieure; c'est un rappel des origines, sans doute, et l'indication que les espèces soumises à ces accidents sont loin d'être physiologiquement fixées. Il est très probable que des accidents analogues, moins accentués, visibles quelquefois par la malformation extérieure, invisibles dans leur influence psychologique, sont la cause de certaines tendances anormales, de certains goûts en contraste avec le sexe apparent et même réel. Mais ceci ne répondrait pas encore à la véritable question: y-a-t-il chez les animaux, en dehors des aberrations purement mécaniques, des fantaisies érotiques? On ne peut dire non avec certitude. L'animal ne suit qu'un sillon; quand il l'a tracé, s'il lui est donné de vivre une autre saison, il revient sur ses pas, attentif à la même besogne, soumis à toujours les mêmes gestes. Sans doute, mais les animaux familiers à l'homme, ou ses voisins, le chien, le singe, peut-être le chat, sont assurément capables de fantaisies érotiques: il est donc difficile de refuser cette tendance aux autres animaux, aux hyménoptères, par exemple, si intelligents. Qui sait d'ailleurs si certains modes excentriques de copulation ne sont pas des fantaisies fixées, devenues des habitudes qui ont supplanté une méthode antérieure, l'animal étant peu capable de superposer deux coutumes?