On a pu se convaincre, par les faits rapportés dans les chapitres précédents, que les jeux de l'amour, préludes, caresses, combats, ne sont nullement particuliers à l'espèce humaine. A presque tous les degrés de l'échelle animale, ou plutôt dans toutes les branches de l'éventail animal, le mâle est le même, la femelle est la même. C'est toujours la figure que donne le mécanisme intime de l'union de l'animalcule et de l'ovule: une forteresse, vers laquelle amans volat, currit et lœtatur. Tout le passage de l'Imitation (1. III, ch. iv, § 4) est une merveilleuse psychologie de l'amour dans la nature, de l'attraction sexuelle telle qu'elle est sensible dans toute la série des êtres. Il faut que l'assiégeant entre dans la forteresse; il emploie la violence, quelquefois, la douce violence; plus souvent la ruse, la caresse.
La caresse, ces gestes charmants, de grâce et de tendresse, nous les faisons nécessairement, non parce que nous sommes des hommes, mais parce que nous sommes des animaux. Leur but est d'aviver la sensibilité, de disposer l'organisme, d'accomplir avec joie sa fonction suprême. Ils ne sont agréables à l'individu, très probablement, ils ne sont perçus comme volupté que parce qu'ils sont utiles à l'espèce. Ce caractère de nécessité est naturellement plus appréciable chez les animaux que chez l'homme. La caresse y revêt des formes fixes, dont le baiser d'ailleurs donne bien l'idée, et elle fait partie intégrante du cavalage. Prélude, mais prélude qui ne peut être omis sans compromettre la partie essentielle du drame. Il arrive cependant que l'homme, apte à se surexciter cérébralement, abrège ou même néglige le prologue du coït; cela se voit aussi chez quelques-uns des mammifères domestiques, taureau, étalon. La vue seule de l'autre sexe, et l'odeur aussi, sans doute, suffisent à déterminer un état qui permet la jonction immédiate. Il n'en est déjà plus de même chez cet autre animal, plus domestique encore, le chien: les deux sexes se livrent d'abord à des jeux, à des explorations; ils se demandent l'un l'autre leur consentement; on se fait la cour; parfois le mâle, malgré son état, recule; plus souvent la femelle abaisse sa queue, pont-levis, et ferme la forteresse. On sait aussi les agaceries que se font les oiseaux. M. Mantegazza a raconté agréablement les jeux sexuels de deux vautours, la femelle, emprisonnée dans la carcasse d'un cheval presque dévoré, s'interrompant de becqueter la charogne pour gémir profondément, en redressant la tête, pour regarder en l'air. Un autre vautour planait au-dessus du charnier et répondait aux gémissements de la vautouresse. Cependant, quand le mâle surexcité descendit vers la femelle qu'il croyait vaincue, elle s'enfonça dans la carcasse, après une lutte brève qui fit comprendre au mâle que l'heure n'était pas venue et le mit en fuite. Après cela, les gémissements recommencèrent; la femelle semblait fâchée; elle était montée sur sa cage d'ossements, gonflant ses ailes, relevant la queue, toute roucoulante. L'union eut lieu enfin dans un grand bruit de plumes froissées et d'ossements heurtés.
Le même auteur a noté avec précision les préludes compliqués auxquels se livrèrent sous ses yeux deux moineaux. En voici le résumé, pour ainsi dire graphique: Une troupe de moineaux sur un toit le matin; ils sont calmes, font leur toilette. Survient un gros mâle qui jette un cri violent: une des femelles riposte aussitôt, non par un cri, mais par un acte: elle s'éloigne de la troupe. Le mâle la rejoint; elle s'envole vers un toit voisin; là, c'est avec le mâle qui l'a suivie un long caquetage, bec à bec. Nouvelle fuite; le mâle se repose au soleil, puis rejoint encore une fois la pierrette. Les assauts commencent; le mâle est repoussé. La femelle se dérobe en sautillant, par petits bonds. Le bord du toit arrête la fuite; elle profite de ce prétexte, et se livre.
Mais, c'est le prodigieux; insecte qu'il faut interroger. On connaît les cantharides, ces beaux coléoptères auxquels la pharmacie a fait une si vilaine réputation. La femelle ronge sa feuille de frêne; le mâle survient, monte sur son dos, l'enlace de ses pattes postérieures. Alors, de son abdomen allongé, il fouette les flancs de la femelle, alternativement à droite et à gauche, avec une rapidité frénétique. En même temps, de ses pattes antérieures, il lui masse, lui flagelle furieusement la nuque; tout son corps trépide et vibre. La femelle reste passive, attend le calme. Il vient. Sans lâcher prise, le mâle étend en croix ses pattes de devant, se détend un peu, oscillant de la tête et du corselet. La femelle se remet à brouter. Le calme est bref; les folies du mâle recommencent. Puis, c'est une autre manœuvre: avec le pli des jambes et des tarses, il saisit les antennes de la femelle, la force à relever la tête, en même temps qu'il redouble ses coups de fouet sur les flancs. Nouvelle pose; nouvelle reprise de la flagellation: enfin, la femelle s'ouvre. L'accouplement dure un jour et une nuit, après quoi le mâle tombe, mais tout en restant noué à la femelle, qui le traîne, le pénis attaché à ses organes, de feuille en feuille. Parfois, il broute aussi, un peu, çà et là; quand il se détache, c'est pour mourir. La femelle pond, meurt à son tour.
La cérocome, insecte voisin de la cantharide, a des mœurs analogues; mais la femelle est encore plus froide, et le mâle est obligé d'en tâter plus d'une avant de trouver qui lui réponde. Il a beau cribler de ses coups de pattes les flancs de la compagne élue, elle reste insensible, inerte. Ce manège a tout l'air, d'ailleurs, d'être passé à l'état de manie dans les muscles des mâles, si bien qu'à défaut de femelles ils se chevauchent et se tambourinent les uns les autres. Sitôt qu'un mâle est chargé d'un autre mâle, il prend l'attitude femelle, se tient coi; on voit des pyramides de trois et quatre mâles: alors celui du dessus est le seul qui agite la frénésie de ses pattes amoureuses; les autres se tiennent immobiles, comme si leur position d'être cavales les transformait aussitôt en bêtes passives: cela tient sans doute à l'écrasement de leurs muscles[1].
Il est rare que la femelle facilite au mâle l'accomplissement de son œuvre; mais il a un autre obstacle à vaincre, très souvent: les autres mâles. Il n'y a aucun rapport, contrairement à ce que Ton pourrait croire, entre le caractère social du mâle et son caractère amoureux;. Des animaux féroces se montrent à ce moment beaucoup plus placides que des animaux doux et même craintifs. Qui croirait que le timide lapin est un amant impétueux, tyrannique et jaloux? Il faut que la femelle lui cède à son premier désir, sinon il se fâche. Elle est d'ailleurs fort lascive, la lapine; la gestation n'arrête nullement ses amours. Le lièvre, qui ne passe point pour brave, est un mâle ardent et convaincu; il se bat furieusement avec ses pareils pour la possession d'une femelle. Ce sont des animaux fort bien outillés pour l'amour, pénis très développé, clitoris presque aussi gros. Les mâles font de véritables voyages, courent des nuits entières, à la recherche des hases, qui sont sédentaires: de même que les lapines, elles ne se refusent jamais, mêmes déjà pleines.
Martres, putois, zibelines, rats se livrent, à l'époque du rut, de violents combats. Les rats accompagnent ces luttes de cris aigus. Les cerfs, les sangliers, un grand nombre d'autres espèces, se battent jusqu'à la mort pour la possession des femelles; cette pratique n'est pas inconnue à l'humanité. Il n'est pas jusqu'aux lourdes tortues que l'amour n'exaspère: le mâle est vaincu, qui a été renversé sur le dos.
Plus fins, destinés peut-être à une civilisation supérieure et charmante, les oiseaux se plaisent aussi à lutter, parfois le duel est sérieux, comme chez les gallinacés (combats de coqs) souvent, il est de courtoisie, de simulacre. La femelle du coq de roche, qui vit au Brésil, est fauve et sans beauté; le mâle est jaune orange, la crête bordée de rouge foncé, les pennes des ailes et de la queue d'un rouge brun. On voit ceci: les femelles rangées en cercle, comme une foule autour de baladins; ce sont les mâles qui se pavanent, font des grâces, remuent leurs plumes chatoyantes, se font admirer, se font désirer. De temps en temps, une femelle s'avoue séduite: un couple se forme. Mais les tétras, coqs de bruyère de l'Amérique du Nord, ont des habitudes encore plus curieuses. Leurs luttes sont devenues exactement ce que nous en avons fait, des danses. Ce n'est même plus le tournoi, c'est le tour de valse. Ce qui achève de prouver que ces parades sont bien une survivance, une transformation, c'est que les mâles, à force de s'y amuser, s'y livrent non seulement avant, mais après l'accouplement. Il les pratiquent même, pour se désennuyer, pendant la couvaison, en l'absence des femelles absorbées par leur devoir maternel. Des voyageurs[2] décrivent ainsi la danse des tétras: «Ils se rassemblent vingt ou trente en une place choisie, et là se mettent à danser, mais comme des fous. Ouvrant leurs ailes, ils rassemblent leurs pieds, sautent, comme des hommes dans la danse du sac. Ensuite, ils s'avancent l'un vers l'autre, font un tour de valse, passent à un second partenaire et ainsi de suite. Cette contredanse des poulets de prairie est des plus amusantes. Ils s'y absorbent assez pour qu'on puisse les bien approcher.»
Des oiseaux d'Australie et de Nouvelle-Guinée[3] font l'amour avec un cérémonial charmant. Pour attirer son amante, le mâle construit une véritable maisonnette de campagne ou, s'il est moins habile, un rustique berceau de verdure. Il plante des rameaux, des brindilles vertes, car il est petit, de la taille d'un merle, qu'il courbe en voûte souvent de plus d'un mètre de long. Le sol, il le jonche de feuilles, de fleurs, de fruits rouges, d'ossements blancs, de brillants cailloux, de morceaux de métal, de bijoux volés aux environs. On dit que les colons australiens, quand il leur manque une bague ou une paire de ciseaux, vont les chercher dans ces tentes de verdure. Notre pie manifeste un certain goût pour les objets éclatants: on en a fait des contes. Le «jardinier» de la Nouvelle-Guinée est plus ingénieux encore; il l'est au point que son œuvre semble une œuvre humaine et qu'on y est pris. Il fait avec son seul bec et ses seules pattes aussi bien et mieux que tels paysans, montrant même un goût du décor qui leur manque souvent. On cherche l'origine de l'art: la voilà, dans ce jeu sexuel d'un oiseau. Nos manifestations esthétiques ne sont que le développement du même instinct de plaire qui, en une espèce, surexcite le mâle, en une autre anime la femelle. S'il y a un surplus, il sera dépensé sans but, pour le pur plaisir: c'est l'art humain; son origine est celle de l'art des oiseaux et de l'art des insectes.