[CHAPITRE XVIII]

LA QUESTION DES ABERRATIONS


Deux sortes d'aberrations sexuelles.—Les aberrations sexuelles des animaux.—Celles des hommes.—Le croisement des espèces.—La chasteté.—La pudeur.—Variétés et localisations de la pudeur sexuelle.—Création artificielle de la pudeur.—Sorte de pudeur naturelle à toutes les femelles.—La cruauté.—Tableau de carnage.—Le grillon dévoré vivant.—Mœurs des carabes.—Tout être vivant est proie.—Nécessité de tuer ou d'être tué.


Les aberrations sexuelles sont de deux sortes. La cause de l'erreur est interne, ou elle est externe. La fleur de l'arum muscivorum (gouet gobe-mouche) attire par son odeur cadavéreuse les mouches en quête de chairs corrompues pour y déposer leurs œufs. Schopenhauer a appuyé sur ce fait (ou sur un fait analogue) une théorie, très juste mais un peu sommaire, de l'aberration à cause extérieure. L'aberration à cause intérieure trouvera parfois son explication en ceci, que ce sont les mêmes artères qui irriguent, les mêmes nerfs qui animent la région sacrée, tant antérieure que postérieure; les trois canaux excréteurs sont d'ailleurs toujours voisins et parfois communs, au moins pour une partie de leur trajet. On a parlé sérieusement de la sodomie du canard, mais l'anatomie refuse de comprendre. Qu'un canard hante son pareil ou une cane, il s'adresse, ici et là, à un orifice unique, porte unique d'un vestibule où débouchent toutes les excrétions. Sans doute ce canard est aberré, et, plus encore, son complice, mais la nature mérite aussi quelques reproches. En général, les aberrations animales demandent des explications toutes simples. Il y a un désir ardent, un besoin très pressant; s'il n'est satisfait, une inquiétude, qui peut aller jusqu'à une sorte de folie momentanée, s'empare de l'animal, le jette, aveugle, sur toutes sortes d'illusions. Cela peut aller, sans aucun doute, jusqu'à l'hallucination. Il y a aussi un besoin purement musculaire d'esquisser tout au moins l'acte sexuel, soit passif, soit actif; on voit même, par un singulier renversement, les vaches en chaleur monter les unes sur les autres, soient qu'elles aient l'idée de provoquer ainsi le mâle, soit que la représentation visuelle qu'elles se font de l'acte désiré les force à en essayer la simulation: c'est un exemple merveilleux, parce qu'il est absurde, de la force motrice des images.

Il y a deux parts dans l'acte sexuel, la part de l'espèce et la part de l'individu; mais la part de l'espèce ne lui est donnée qu'au moyen de l'individu. Relativement au mâle en rut, il s'agit d'un besoin pur et simple, naturel. Il faut qu'il vide ses canaux spermatiques: faute de femelles, les cerfs, dit-on, frottent leur verge contre les arbres afin de provoquer l'éjaculation. Les chiennes chaudes se grattent la vulve sur le sol. Tels sont les rudiments de l'onanisme, porté tout d'un coup par les primates à un si haut degré de perfection. On a vu des mâles cantharides, eux-mêmes chevauchés, chevaucher d'autres mâles; l'argule, petit crustacé parasite des poissons d'eau douce, est si ardent qu'il s'adresse souvent à d'autres mâles, ou à des femelles pleines et même mortes. De la bête microscopique à l'homme, l'aberration est partout; mais il faut plutôt l'appeler, au moins chez les animaux, impatience. Les animaux ne sont aucunement de pures machines; ils sont, aussi bien que l'homme, capables d'imagination; ils rêvent, ils ont des illusions, ils subissent des désirs dont la source est dans le mouvement intérieur de leur organisme. La vue, l'odeur d'une femelle surexcite le mâle; mais, loin de toute femelle, la logique du mouvement vital suffit parfaitement à les mettre en état de rut; il en est absolument de même pour les femelles. Si l'état de rut, si la sensibilisation des parties génitales s'établit loin du sexe nécessaire, voilà une cause naturelle d'aberration, car il faut user cette sensibilité spéciale: le premier simulacre venu, ou même le premier obstacle propice sera l'adversaire contre lequel l'animal exaspéré exercera cette puissance dont il est tourmenté.

On peut appliquer à l'homme les principes généraux de cette psychologie, mais à condition de ne pas oublier que, sa sensibilité génitale étant apte à se réveiller à tout moment, les causes d'aberration se multiplient pour lui à l'infini. Il y aurait très peu d'hommes et de femmes aberrés, si les habitudes morales permettaient la satisfaction toute simple des besoins sexuels, si les deux sexes avaient la possibilité de se joindre toujours au moment opportun. Il resterait les aberrations d'ordre anatomique; elles seraient moins fréquentes et moins tyranniques si, au lieu de s'ingénier à rendre très difficiles les rapports sexuels, ils étaient favorisés par les mœurs. Mais cette aisance n'est possible que dans la promiscuité, qui est un mal peut-être pire que l'aberration. Ainsi, toutes les questions sont insolubles, et on ne peut perfectionner la nature qu'en la désorganisant. L'ordre humain est souvent un désordre pire que le désordre spontané, parce que c'est une finalité forcée et prématurée, une dérivation inopportune du fleuve vital.

Il est improbable que la sélection sexuelle soit un principe de variation; son rôle est au contraire de maintenir l'espèce en l'état. Les causes de variation seront les changements dans le climat, la nature du sol, le milieu général, et aussi la maladie, les troubles de la circulation sanguine et nerveuse,-peut-être certaines aberrations sexuelles. Peut-être, car les croisements entre individus d'espèces différentes vivant en liberté semblent difficiles, dès que l'espèce est réellement autre chose qu'une variété en évolution, une forme qui se cherche encore. A ce stade, tout est possible; mais il s'agit des espèces. Les mulets, les bardeaux, les léporides sont des produits artificiels; on n'en a jamais rencontré dans la nature libre. Il est fort difficile d'obtenir la pariade d'un lièvre et d'une lapine; la lapine récalcitre et le lièvre marque peu d'enthousiasme. La jument, très souvent, refuse l'âne; si elle tourne la tête au moment de la monte, il faut lui bander les yeux pour dompter son dégoût; il en est de même de l'ânesse à qui l'on offre un étalon. Quant au produit du taureau et de la jument, le célèbre jumart, ce n'est qu'une chimère: il suffit de comparer la verge effilée du taureau à la verge massive du cheval pour se convaincre que deux instruments si différents ne peuvent se suppléer l'un l'autre. Cependant, il serait imprudent d'éliminer cette forme de l'aberration sexuelle d'entre les causes de la variabilité des espèces. C'est peut-être une de ses justifications.