[CHAPITRE XX]

LA TYRANNIE DU SYSTÈME NERVEUX


Accord et désaccord entre les organes et les actes.—Les tarses du scarabée sacré.—La main de l'homme.—Adaptation médiocre des organes sexuels à la copulation.—Origine de la luxure.—L'animal est un système nerveux servi par des organes.—L'organe ne détermine pas l'aptitude.—La main de l'homme inférieure à son génie.—Substitution des sens l'un par l'autre.—Union et rôle des sens dans l'amour.—L'homme et l'animal sous la tyrannie du système nerveux.—Usure de l'humanité compensée par ses acquisitions.—Les héritiers de l'homme.


C'est une croyance universelle que la nature, ou Dieu, dans leur sagesse inconsciente ou providentielle, ont disposé les organes corporels selon la meilleure forme possible: perfection de l'œil, de la main, de la patte-mâchoire de la mante, des pièces sexuelles de l'homme, de l'oiseau ou du scarabée, des tarses fournisseurs des hyménoptères, de la queue du castor, des jarrets de la sauterelle, du tambour de la cigale. C'est quelquefois vrai et très souvent faux. Il arrive qu'une concordance exacte apparaisse entre l'organe et l'acte qu'il doit accomplir; mais il arrive aussi, et ce n'est pas rare, que les organes ne semblent nullement avoir été faits pour l'office dont ils s'acquittent: la plupart, vraiment, sont des outils de fortune, avec quoi un être se tire comme il peut de la besogne qu'il veut, qu'il doit faire.

Les pattes antérieures des scarabées sont si peu destinées à modeler et à rouler des pelotes de bouse qu'à ce métier leurs tarses se sont usés, comme s'useraient peut-être des doigts humains condamnés à pétrir à cru la glaise et le mortier. En considérant le scarabée, il faut songer à cela, à une humanité sans doigts, les ayant perdus au travail par une longue et lente diminution des ongles, des os, des chairs. Le scarabée est un modeleur; rien ne lui serait plus utile que des doigts; au lieu de les perdre par l'usage, il aurait dû se les créer plus longs, plus résistants, plus souples. Il les a perdus et c'est avec des moignons qu'il tourne les boulettes qui seront sa nourriture ou celle de ses enfants. Cet insecte est donc condamné à une besogne qui lui devient de plus en plus difficile, à mesure que l'espèce vieillit. Il resterait à savoir si les ancêtres du scarabée sacré possédaient des tarses. Horus Appolo lui accorde autant de doigts que le mois a de jours, c'est-à-dire trente, ce qui correspond bien aux six pattes à cinq tarses du scarabée. S'il a bien observé, la question est résolue; mais ce témoignage unique ne suffit pas, et d'ailleurs il est invraisemblable qu'une pareille usure soit l'ouvrage de si peu de siècles. Horus, et un savant comme Latreille s'y est laissé prendre lui-même, a été dupe de la symétrie; s'il a regardé de près un scarabée, et s'il a vu les pattes antérieures dénuées de tarses, il a mis ce manquement sur le compte du hasard ou de l'accident. M. Fabre a, du moins, constaté un fait indiscutable, c'est que, pas plus à l'état de nymphe qu'à l'état adulte, le scarabée n'est, aux pattes antérieures, pourvu de tarses. S'il n'en a jamais eu, notre raisonnement tire de cette négation une nouvelle force: car alors, et moins que jamais, il n'est pas possible de trouver la moindre concordance logique entre les moignons de l'insecte et la besogne de modeleur et de tourneur à laquelle il est condamné par la nature.

Ce scarabée est un type auquel on peut rapporter un très grand nombre d'autres exemples; les hyménoptères fouisseurs sont tout à fait dépourvus d'outils en rapport avec leurs travaux de carriers ou de puisatiers: aussi, leur œuvre terminée, la plupart de ces fragiles insectes sont-ils fort endommagés. On connaît les architectures des castors: qui oserait les attribuer, sans la certitude que nous a donnée l'observation, à ces gros rats.