C'était Marguerin, le théosophe, dont ses amis excusaient la folie licencieuse par une maladie du cervelet.
Il apparaissait morne et les yeux même dénués de leur coutumière flamme de luxure. Plus d'une fois, sa façon de considérer les jeunes garçons avait scandalisé, jusqu'au mot sale, la vertu d'un honnête passant: Marguerin, dans ce cas, haussait les épaules en fixant sur l'intrus un regard de pitié tout à fait déconcertant. Ses jeux de physionomie étrangement prometteurs séduisaient des femmes en quête de perversion: il était riche et subventionnait une revue angélique.
Ce jour, une idée fixe, qu'il confia à Entragues, imbécillisait son visage:
—Morte! Tu te souviens peut-être de cette blonde en qui Maïa avait mis ses complaisances?
Entragues souffrit le tutoiement sans se l'expliquer.
—Morte! Obsession du creux de ses jarrets. La vois-tu, couchée à plat, ventre? Ses jarrets sont là sous mes lèvres et je les oublie! Tout, moins ça, tout. La surface de son corps a connu mes lèvres des pieds à la tête, et là, rien. Ah! c'est pénible, parce que jamais si beau corps ne m'aura été donné et je n'en ai pas joui. Non, je sens qu'un tel baiser eût été suprême. Adieu, pense à moi!
Sa fantaisie présente, songea Hubert, n'incite aucune répugnance. N'ai-je pas eu la folie des yeux, et en suis-je guéri? La vision de deux grands yeux n'a-t-elle pas toujours été nécessaire à l'apogée de mon plaisir? J'ai beau en connaître le point de départ, elle demeure bien étrange, cette constante union de deux sensations aussi différentes que la sensation visuelle et le spasme. Malade, ah! malade originel et inguérissable!
(En buvant de l'absinthe:)
«L'ivresse est une très noble passion, et je veux l'acquérir… L'ivresse, il faudrait dire l'ivrognerie, mais les philanthropes ont traîné le mot dans la boue humanitaire de leurs dissertations anglicanes… Alcoolisme a été souillé, non moins… Ivresse me suffît. Cette absinthe est réconfortante. La Maïa blonde, il l'a peut-être aimée, ce misérable. Elle fut belle et voici ce qu'il en reste: un regret pathologique. Pourquoi mépriser l'ivresse? C'est la plus intellectuelle des passions: elle ne déprime pas, comme le jeu; elle n'affaiblit pas, comme l'amour. Ah! quelle trouvaille! L'absinthe n'a rien de nuisible; c'est du vin vert et concentré. Pouvoir arriver à l'ivresse avec un seul verre de liquide, n'est-ce pas l'idéal? Les Orientaux ont l'opium, mais il faut le ciel d'Orient. Et puis, ù chacun son système. L'important est que cela vous enlève hors du monde: tout ce qui nous arrache à nous-même est divin. Que de fois pourtant, me suis-je grisé avec de la contemplation pure! oui c'est encore une méthode. Toutes sont salutaires. Je me hais, je veux vivre une autre vie, je veux redresser idéalement les infirmités inhérentes à mon état charnel, je veux tromper mon âme sur les misères de mon corps… Il fallait l'aimer de loin, comme Guido aime sa madone. Le contact est destructeur du rêve. Tu ne connaîtras pas le livre d'amour où je t'aurais béatifiée, car il s'évanouira avec le désir, brûlé par les flammes de ton premier baiser. Le bûcher qui t'ouvrira le ciel consumera mes forces: tu monteras vers les espaces et moi je tomberai comme Satan, je tomberai pendant l'éternité dans les abîmes infernaux… Singulière déclamation et bien difficile à justifier! Tout cela pour quelque plaisir que se donneront mutuellement deux êtres qui s'adorent. Les conséquences de l'union des sexes ne sont point, d'ordinaires, aussi tragiques… Je suis très bouleversé. Il est même urgent que le dénouement rende à l'un des acteurs toute sa sécurité. Ramener les choses au vrai: elle sera troublée et je serai apaisé,—très désirable résultat.
Car la fin d'une vie intelligente ce n'est pas de coucher avec la princesse de Trébizonde, mais de s'expliquer soi-même en ses motifs d'action par des faits ou par des gestes. L'écriture est révélatrice de l'acte intérieur; il est bien moins important de sentir que de connaître l'ordonnance des sensations, et c'est la revanche de l'esprit sur le corps: rien n'existe que par le Verbe. Autant dire: le Verbe seul existe. L'évangéliste saint Jean le savait et le raja Ramohun Roy le savait et d'autres: OM et LOGOS: c'est la seule science; quand on le sait on sait tout. Je me réaliserai donc selon le Verbe… Et toi? que ferai-je de toi et de ton âme! Ah! Sixtine, ton âme, peu à peu, en de nocturnes et quotidiennes célébrations, je la boirai, diluée dans la salive de tes baisers,—ainsi que de saintes parcelles: tu n'auras d'existence qu'en moi, et tu me fortifieras ainsi qu'une élixir spirituel. Nous serons hermaphrodites. Ainsi l'unité renaîtra: et j'aurai renoncé, sans renoncer à toi, à la chimérique poursuite d'un amour extérieur à moi-même. Ah! l'unité ne sera pas ternaire,—péché contre les rites!—car je ne veux pas de postérité charnelle. Que ma chair soit stérile et que mon esprit soit fécond! Nous engendrerons des rêves et nous peuplerons de nos pensées la nuit des espaces. Nous parlerons et nos paroles propagées jusqu'au delà des étoiles feront éternellement vibrer l'éternité morne des éthers. Nous aurons des gestes d'amour et les signes de notre amour se répercuteront dans les miroirs sans nombre des molécules de la lumière. Oui, nous nous amuserons à cette illusion, en renversant les Lois, par notre fantaisie, car nous n'ignorons pas que le monde meurt de la caducité de la pensée qui le crée et que les étoiles, ainsi que l'ongle de notre petit doigt, périront quand la mort fermera les yeux du dernier homme.