Préface de LA RÉVOLTE.

19 août 1889.

I.—LES FEUILLES MORTES

«Lorsqu'elle fait ces sortes de chefs d'œuvre, il est rare que la nature les offre à l'homme qui saurait les apprécier et se trouverait digne de les posséder.»

KANT, Essai sur le Beau, ch. III.

Sous les sombres sapins sexagénaires dont les branches s'alourdissaient vers les pelouses jaunies, côte à côte ils allaient.

La comtesse Aubry, avec sa grâce de négociatrice d'amours mondaines, venait de les joindre brusquement l'un à l'autre, tels que deux prédestinés.

Ils se connaissaient un peu déjà. Ils se souvenaient de s'être entrevus, l'hiver passé, dans le salon de l'avenue Marigny, ce réceptacle de toutes les gloires en mal d'avortement, et, depuis huit jours que le château de Rabodanges les hospitalisait, parmi quelques malades pleins de distinction, ils avaient pu troquer, non sans pitié pour un si vain commerce, quelques joailleries fausses, quelques mots d'une vague luminosité.

L'un savait que Mme Sixtine Magne, veuve, n'avait tendu le col vers aucun collier neuf,—le croyait.

L'autre savait que Hubert d'Entragues s'était voué par goût, non par nécessité, au métier impérieux d'homme de lettres. Du premier mouvement, elle l'eût estimé davantage capitaine de cavalerie, mais le nom la séduisait, ce nom fané dans l'histoire au front d'une jolie femme et qu'un jeune homme, sous ses yeux, restaurait en toute sa verdeur. Amoureuses et royales réminiscences, le souvenir auriculaire lui en était resté dans la tête comme un son de viole, comme un clapotis de perlures sur des soies mourantes, et soudain des froissis d'acier,—aveu où sa préciosité, peut-être, s'amusa, car elle était, par orgueil, très dissimulée.