Il avait choisi la meilleure part: serait-il assez fou pour consentir à un troc désastreux? Dans la sphère où il évoluait, tout lui appartenait: sous l'œil de la logique, il était le maître absolu d'une réalité transcendante dont la domination pleine de joies ne lui laissait pas le loisir d'une vulgaire vie et de préoccupations humaines. Vouloir? Vouloir quoi? Ah! qu'il est bien plus intéressant de se regarder penser: quel spectacle vaut celui du cerveau humain, merveilleuse ruche où d'idéales abeilles, en leur nid de cellules, distillent la pensée: activité fugitive, mais qui du moins donne l'illusion de la durée ah! l'illusion seulement, car rien n'existe que l'éternel.
A ce point de sa rêverie Entragues fut mordu par un serpent: en l'image de Sixtine, le monde extérieur dédaigné et presque nié s'évoqua. Il fallut l'avouer: il avait des intérêts dans cette partie de l'univers sensible.
Alors reprirent les mêmes lamentations: la crainte, l'espoir, le doute: l'amour, composé de ces trois termes, surgissait toujours, ramenant le ternaire à l'unité et c'était un cercle, impérieux comme un cercle: le serpent mordait sa queue. Il vécut toute une journée dans cette prison, puis vers le soir une assez vive sensation d'indignité le frappa au cœur et cette obsession qui avait empoisonné la flèche envenimait la blessure: je vais chez Sixtine, je veux la voir, mais si elle cède à mon instance, l'idée qu'elle m'a surpris avec une autre femme me fera croire que la jalousie seule l'incline à des désirs non partagés et je serai paralysé. Je ferais mieux de rentrer en mon logis. Mais l'image fut la plus forte: il obéit à l'impulsion.
«Eh! se disait-il, toujours capable d'un strict raisonnement, j'ai peur d'avoir regardé de trop près le travail des idéales abeilles, je sais bien, que je pense, mais je ne sais plus ce que je pense.»
XVII.—L'ADORANT
II.—PLUMES DE PAON
«Aria serena, quand'apar l'albore
E bianca neve scender senza vento…
Ciò passa la beltate…
De la mia donna…
…Non po' 'maginare
Ch'om d'esto monde l'ardisca amirare…
Ed i' s'i' la sguardasse, ne morira.»
GUIDO CAVALCANTI.
Il pleuvait des plumes de paon,
Pan, pan, pan,
La porte multicolore s'embrasa de flammes.
Le ciel de lit trembla vers un oraystis,
Il pleuvait des plumes de paon,
De paon blanc.
Délicieusement la tour roulait comme une balancelle, roulis du soir sous la brise de mer. Et vraiment, il pleuvait des plumes de paon: Guido s'en étonnait et soufflait dessus. Il en attrapa une, au vol: elle était blanche, avec un œil orange aux lumineuses intermittences. Ah! Voilà qu'elles se mettaient toutes à le regarder: elles s'arrêtaient devant lui, souriaient, tombaient, mouraient. Vers la terre, le vent les faisait tournoyer un peu, de la poussière flottait, puis rien: les passants ne levaient seulement pas la tête.