Comme il parlait à mi-voix dans le silence nébuleux du grand jardin, les mots, à mesure, s'envolaient, ne laissant de leur passage qu'une impression de murmure. Il lui fallut un effort pour ressaisir la logique de ses plaintes:

«Oui, j'en étais au doute. Eh bien! je crois que je l'ai poussé au delà des limites antérieures.» Cette satisfaction d'auteur le ranima: «Soit, j'en ferai de la littérature, je montrerai comment ce peu de bruit intérieur, qui n'est rien, contient tout, comment avec l'appui bacillaire d'une seule sensation toujours la même et déformée dès son origine, un cerveau isolé du monde peut se créer un monde. On verra, dans l'Adorant, s'il est besoin, pour vivre, de se mêler aux complications ambiantes. Mais ce n'est qu'un essai et mon œuvre véritable sera celle-ci: un être né avec la complète paralysie de tous les sens, en lequel ne fonctionne que le cerveau et l'appareil nutritif. Il n'a jamais eu aucune connaissance des choses externes, puisque même la sensivité de la peau est absente. Un miracle, électrique ou autre, le guérit partiellement, il apprend à parler et raconte sa vie cérébrale: elle est pareille aux autres vies. Il faudrait faire admettre le point de départ, trouver, au moins, un exemple médical.»

En réfléchissant, il reconnut que son mépris du matérialisme l'entraînait un peu loin: c'était verser dans l'absurde. Pourtant, une telle imagination apparaissait moins stupide que lu négation psychique des uns et le dualisme des autres. Les spiritualistes, en effet, ne lui inspiraient pas une moindre colère: ces bâtards de la Théologie et du Sens commun formaient bien la plus déplaisante hybride de toute la flore humaine. Entre toutes les injures que les ignorants répandent comme une pluie de boue sur ceux qui pensent, celle-ci l'eût spécialement froissé et rien ne l'agaçait comme d'entendre nommer idéalistes, sans distinction, tous ceux qui n'admettaient pas, dans la science, les théories de Büchner ou dans les lettres, celles de M. Zola.

«Ah! je me fâche contre l'ignorance; c'est pire encore que de guerroyer contre la sottise. Et puis, parmi ceux qui ne savent pas, beaucoup voudraient savoir: ce n'est pas leur faute. Quelques-uns suffisent, d'ailleurs: il n'y a que les sommets qui comptent. C'est sur les montagnes que s'allumaient jadis les fanaux annonciateurs des grandes nouvelles.»

Cette dernière réflexion était assez désintéressée: il se considérait volontiers comme un sommet, mais nul fanal, il le savait aussi, n'y resplendirait jamais. Il n'avait aucune grande nouvelle à annoncer que le monde fût prêt à entendre. Sans doute que, comme d'autres, il était venu trop tard ou trop tôt. Les oreilles se boucheraient s'il ouvrait la bouche, car il ne pouvait répéter que la vaine parole des prophètes: Nisi Dominus ædificaverit domum in vanum laboraverunt qui ædificant eam

—Tiens! que fais-tu là tout seul, à te promener comme un inspiré?

—Ah! mon cher Calixte, je m'ennuie jusqu'au vomissement.

—Veux-tu que nous passions la soirée ensemble? demanda Héliot. Tu sais, je ne suis guère distrayant, mais nous causerons.

—Entendu, dit Entragues, en prenant le bras de son ami, je m'accroche à toi, comme un naufragé à une épave.

—Mais, reprit Calixte en riant, je ne suis nullement le résultat partiel d'un naufrage. Je me comporte très bien à la mer, la mâture est bien plantée, la coque est solide et se rit des lames, le vent est bon… allons, embarque et ne me traite pas d'épave. Maintenant, écoute, je vais rentrer me défaire de cet encombrant portefeuille, je prendrai quelques vers que je veux te montrer, nous irons chez toi et tu me liras aussi quelques pages un peu symboliques, hein?