—Écris pour la Madone de Botticelli, dit Calixte.
—C'est ce que je fais, dit Entragues.
—Belle et noble confidente. Te souviens-tu de ce que dit le page dans la Gitana? Je l'ai su par cœur. C'est le portrait de notre maîtresse, puisque c'est celui de la poésie. Écoute-le dans la fastueuse langue de Cervantes: «La poesia et ùna bellissima doncella, casta, honesta, discreta, aguda, retirada, y que se contien en las limites de la discrecion mas alta: es amiga de la soledad, las fuentes la entretien, los prados la consuelan, los arboles la desenojan, los flores la alegran: y finalmente deleyta y ensena à quantos con ella comunican.»
Leurs entretiens finissaient souvent ainsi, par le rappel d'une impression ancienne, en de mystiques et discrètes plaintes. Calixte était doux pour la vie qui ne lui avait pas montré la même clémence. Ce qu'il cherchait, hormis les jolies éditions des vieux poètes et les mystérieuses gravures modernes, on ne le savait pas: son dédain de toute gloriole était plus sincère que celui d'Entragues, chez qui l'hérédité déterminait un obscur besoin de domination sociale. Entragues s'ingéniait à mépriser la vie. Pendant de longs et injurieux comptes de tutelle, il avait subi, sans révolte extérieure, l'abaissement d'un emploi infime, l'horreur des fabrications obligées d'indigne copie pour des libraires avares: le hasard des procès l'eût dépouillé des reliques de son patrimoine, qu'il aurait consenti à une misère castillane plutôt que d'abandonner son rêve. Il voulait redorer son nom, et sidéré par la gloire, haïssait le présent, comme un obstacle, mais l'existence telle quelle lui était due, il l'aurait revêtue, ainsi qu'un manteau ducal, sans étonnement, avec la satisfaction d'un seigneur qui rentre en ses domaines. Il attendait; rien ne l'aurait surpris, mais le rien, non plus, ne le surprenait pas: de là, les infinies contradictions de son caractère et de sa conduite. Il se connaissait et s'était appliqué, avec une joie qui montrait bien la triplicité de son âme, ce vers de Dante:
Che senza speme vivemo in disio.
«Et sans espoir vivre dans le désir.» Sa triplicité, division scolastique bien élémentaire, il l'expliquait ainsi: une âme qui veut, une âme qui sait l'inutilité du vouloir, une âme qui regarde la lutte des deux autres et en rédige l'iliade.
Il n'avait aucune naïveté, sauf peut-être en ses rares crises méchantes, car, à l'état normal, sa hautaine indifférence de principe le sauvait de la colère et de ses suites. Ainsi, son indignation contre Moscowitch s'était émoussée déjà rien qu'à la première passe du jeu de la vengeance, et il était homme, pour ce qui ne touchait pas à l'essentiel, à jeter le manche après la cognée. Il était homme aussi, à relever et à consolider l'instrument tombé. Il était homme à faire le contraire de ce qu'il prétendait faire, mais comme ses actes étaient pour lui un spectacle, et le plus amusant de tous, il ne s'en attristait pas outre mesure. Il se savait plein d'imprévu et en jouissait: ah! sans cela, il se serait vraiment trop ennuyé, car le reste du monde ne déroulait à ses yeux fatigués qu'un jeu de cirque, en vérité trop monotone, par le vague et le lointain des fantômes jetés sur la piste piétinée éternellement.
Calixte était beaucoup plus simple: tout en rêve, tout en croyance, tout en spontanéité. On ne devinait pas le but de ses mouvements, et, en somme, il n'en avait d'autre que le mouvement lui-même. Plus âgé qu'Entragues de cinq ou six ans, ayant atteint un certain renom de styliste et de penseur délicat, il n'en avait souci, conservait toujours le ton et les manières d'un débutant, portait çà et là ses manuscrits, sans les surveiller, s'adressant de préférence aux petites revues nouvelles, non, ainsi que d'autres, pour y trôner facilement, plutôt par un besoin de silence et pour n'avoir pas à discuter, à démontrer, par de la charlatanerie nécessaire, le mérite d'une œuvre.
Il gagnait peu, par indifférence, car il se serait facilement poussé à une situation lucrative dans le journalisme, mais il aimait, par-dessus tout, à travailler dignement et librement.
Chez lui, le dédain de la vie était naïf: il l'ignorait, comme on ignore la chimie analytique et ne se sentait pas plus de goût pour vivre, à la moderne, que pour s'enfermer dans une cave avec des cornues; l'une ou l'autre de ces carrières lui semblait également absurde. Quelques figures de rêve, quelques créatures rencontrées entre les pages de Shakespeare ou de Calderon, quelques créations personnelles, suffisaient à peupler ses jours: il tenait ses illusions pour les seuls êtres qui ne fussent pas doués du triste esprit de contradiction, il les aimait, et il aimait Entragues et toutes les intelligences qui discutaient courtoisement et sans prolixité.