Alors, le journalier, l'homme que la ruine de Marie Lureux tenait éveillé toutes les nuits, avait demandé à faire sa journée avec les sarcleuses que Fonteneilles envoyait dans les blés déjà grands. Elles passaient, prenant chacune l'une des voyettes étroites que les rigoles creusent entre les planches semées; elles allaient lentement, attentives à ne pas froisser les épis, courbées, une main derrière le dos, tenant un paquet de mauvaises herbes, enfonçant l'autre, çà et là, dans la houle de la moisson jeune, partout où pointait un chardon, un pavot, un bleuet, un brin de vesce des semailles anciennes, ou le bouton aigu d'une nielle déjà prête à s'ouvrir. Il gagnait peu. Elles se moquaient, non pas toutes, et elles jalousaient l'homme qui prenait le pain des femmes. Il sentait cette déchéance passagère: aussi ne s'arrêtait-il point de travailler, comme elles, quand, au bout des sillons, elles se redressent, la poitrine tendue au vent, et qu'elles bavardent un peu, cherchant à deviner l'heure qu'il est; mais il se relançait dans le fourré du froment, pressé de fuir, et de cacher sa barbe entre les murailles vertes que chaque jour exhaussait. Il songeait surtout à sa fille, et à la honte qui était venue. Mais il ne savait pas tout son malheur. Les femmes le savaient; et cependant aucune n'avait encore osé dire: «Gilbert Cloquet, tu as mal surveillé tes enfants de la ferme de l'Épine. Car l'huissier, le dernier jour de mai, a passé dans les étables avec son papier, il a passé dans l'écurie; mais une partie des bêtes avaient été emmenées, avant son arrivée, et il ne les a pas prises en note. Tu ne les as pas rencontrées, Cloquet, mais tout le monde a connu qu'elles étaient dans le bois: une des juments, la plus belle, la noire, trois vaches, et quatre brebis, gardées par un mauvais gars engagé sur les routes. Ils ont juré, ton gendre et ta fille, oui, juré qu'ils ne cachaient rien, et ce sont des menteurs, et bientôt, quand la vente sera faite, ce seront des voleurs.»
Il ne savait pas. Il n'était point retourné à l'Épine depuis que sa fille l'en avait chassé. Elle était venue lui demander pardon, et de l'argent. Comme il n'avait que le pardon à donner, elle n'avait pas reparu. On était en juin. C'est l'été d'avant la moisson, où la terre est toute vêtue. Autour de Fonteneilles, et sur la croupe des coteaux, et sur le double versant des prés qui descendaient au lac et qui s'ouvraient à peine, comme des livres oubliés, ayant un ruisseau bleu au milieu, l'herbe foisonnait. Elle était mûre. Un soir, Michel de Meximieu fit appeler le chef de culture, et, montrant la longue bande de prairie qui montait vers le sud, entre la lisière des bois et la haie d'un champ d'avoine, il dit:
—Ce sera pour demain. Vous enverrez deux hommes pour faire la tournière et couper les épines, avant cinq heures.
Le dernier jour de l'herbe se leva. L'aube était claire. La longue prairie commençait à trente mètres du château, montait doucement, suivait la courbe de la forêt, dévalait la pente de l'autre côté de la colline, au delà d'un alizier, découpé en plein ciel. Aucun rayon ne touchait encore l'alizier, ni les chênes qui veillaient à la lisière du bois. Mais l'herbe avait senti le jour; une vie prodigieuse et muette la soulevait; les boutons d'or, groupés en larges taches, étendaient leurs pétales que l'ombre avait redressés; les pissenlits épanouissaient le faisceau de leurs épées jaunes; les marguerites, que la nuit ne ferme point, tournaient toutes la tête vers le soleil qui allait venir; un souffle chaud exaltait dans les graines innombrables, dans les épis, dans les grappes et les hélices, dans les ombelles et les cosses, l'huile parfumée qui enveloppe le germe. Le vent léger, courant par risées comme sur une mer calme, se poudrait de pollen, et s'imprégnait du goût de la sève. La longue nappe ondulait; pas une tige n'était froissée, pas une seule n'était morte, mais la couleur des vagues disait la moisson mûre. Elles étaient brunes, elles étaient grises, elles luisaient comme de l'argent, et des reflets couleur de sang s'y mêlaient à la rouille des choses qui ont duré. Quand les deux domestiques entrèrent au bas de la pièce, par la barrière blanche, une perdrix, qui avait son nid dans l'herbe, s'envola; un loriot s'éleva d'un chêne de bordure et se laissa porter au vent, l'aile ardente de soleil; un râle de genêt se faufila entre les touffes, et remonta dans le fourré en jetant son cri de crapaud, et il y eut alors un silence d'épouvante dans le monde des bêtes que l'herbe avait logées, qui avaient grandi avec elle, et crû en elle. Les grillons eux-mêmes se turent une seconde. La faux traçait une avenue, et la serpe épointait les ronces, au bord de la grande prairie.
Il faisait chaud, à neuf heures. La barrière s'ouvrit de nouveau; deux chevaux noirs entrèrent, attelés à la faucheuse. Où étaient les gens de Fonteneilles, ceux qui avaient crié contre la machine, et ceux qui avaient sournoisement rompu le marché conclu avec Gilbert Cloquet, et fait acheter l'affameuse, l'ennemie qui arrivait éclatante, vermillonnée, roulant sur ses roues neuves, derrière les chevaux résignés? On ne voyait personne dans le champ d'avoine, la forêt laissait pendre ses feuilles molles de chaleur, et un seul homme avait passé, depuis l'aube, un berger, remontant la colline, vers la pâture où M. Fortier engraissait ses bœufs blancs. Qui allait conduire la faucheuse? Ah! si on avait su! Tout le bourg eût été là! Ce fut Michel de Meximieu qui sortit du château, en vêtement de toile blanche, coiffé d'un chapeau de paille, et monta sur le siège de fer, au-dessus de la barre coupeuse. Renard, qui tenait les chevaux, dit une dernière fois:
—Monsieur le comte voit bien qu'il n'y a pas de mauvais gars dans les environs. Fatigué comme il l'est, il ne devrait pas faire le travail d'un domestique. Moi-même, si monsieur le comte le permettait, je pourrais...
—Merci, Renard. Je crois bien qu'en effet, tous les propos qu'on m'a rapportés sont de pure invention, mais il suffit qu'on ait crié: je ne suis pas de ceux qui exposent les autres.
Il prit les guides de corde, et il siffla; la rousseur du soleil courut sur les reins des chevaux en marche. Les dents de la scie s'engagèrent dans l'herbe, et l'herbe coupée se coucha, glissa sur le plancher de la machine, puis retomba toute luisante sur le sol, humide encore le long de la tige et rose près de la racine. Derrière la machine, qui allait sans une pause, avec un cliquetis régulier, elle formait un sillage, un long miroir de sève que la lumière enfin atteignait et séchait. Michel jouissait de la perfection de travail de la faucheuse, et surtout de se sentir le maître qui travaille, et plus près de sa moisson qu'aucun homme de sa race. Il avançait vite. Il rejoignit les domestiques qui étaient à peu de distance du sommet de la colline.
—Laissez passer! dit-il, et tant pis, je fonce en plein foin, sans tournière!
Il sacrifiait quelques bottes d'herbe. Que lui importait? Tout allait finir pour lui avec l'année. Les chevaux fumaient de sueur. Subitement, l'un d'eux fléchit, s'abattit presque, se redressa d'un coup de reins; la machine s'enleva d'un côté, retomba, tourna comme sur un pivot, et le conducteur fut jeté à terre, à trois pas, dans le foin. La faucheuse était brisée. Michel se releva; il courut aux chevaux et les arrêta. En même temps, deux hommes se montrèrent debout, à la lisière de la forêt, tandis que, de l'autre côté, dans le champ d'avoine qui n'était séparé de la prairie que par une haie, un autre homme se levait et criait: «Bravo! à bas les bourgeois!» Michel se tourna de ce côté, mais il ne vit rien. Il marcha vers l'endroit où la faucheuse avait heurté contre un obstacle. Les deux domestiques accouraient. Ils cherchèrent dans l'herbe.