—Monsieur de Meximieu?

Avant de s'être détourné, Michel avait reconnu celle qui l'appelait. Antoinette Jacquemin était debout au pied de l'alizier, toute menue au sommet de la grande courbe du pré, et elle faisait signe: «Venez! venez!»

Michel alla droit vers elle, à travers l'herbe haute. Les domestiques descendaient du côté du château, emmenant les chevaux et la machine brisée. Ah! elle avait bien choisi son heure, cette petite de la Vaucreuse! Fallait-il vraiment lui obéir? On pouvait encore s'arrêter, trouver un prétexte, revenir au château. «Pourquoi ne pas la fuir? Qu'est-ce que je fais? Que peut-elle pour moi? Et que puis-je lui dire? Vais-je me plaindre de la ruine de mon père, et de ce que Fonteneilles ne m'appartient plus? Elle n'en sait rien. Vais-je lui laisser voir que j'aurais pu l'aimer, que je l'aimais déjà? Je ne le puis plus. Et pour que je lui confie l'autre douleur, la troisième, celle qui me délivrera des autres, elle est trop jeune. Il faut que ses dix-huit ans restent joyeux. Prends garde! Pas de larmes! Pas de faiblesse! Et je me sens moins fort que jamais! Pourquoi vais je donc à elle?» Il allait parce qu'elle était la pitié, et que personne ne le consolait. Il allait avec son secret qu'il ne dirait point, mais qu'elle devinerait peut-être.

Il avait beaucoup changé depuis la visite à la Vaucreuse. Son visage s'était amaigri; l'expression trop ferme de ses yeux s'était corrigée par la souffrance: ils avaient eu des visions qui les avaient laissés plus inquiets, plus tendres et voilés de brume. Antoinette Jacquemin le regardait venir. D'abord elle s'était demandé: «Pauvre voisin, dois-je le plaisanter sur sa chute? Il ne boite pas. Il a seulement son chapeau enfoncé et du vert sur la manche.» Elle était tombée de cheval plus d'une fois. Sa gaieté était prête encore mieux que sa pitié. Mais ce fut la pitié qui parla, dès que Michel fut arrivé à cette distance où le regard peut se faire entendre, où les âmes commencent à se toucher par leurs antennes qui doutent et qui se replient.

—J'espère que vous n'êtes pas blessé, monsieur?

—Non, mademoiselle.

—Qu'y a-t-il eu? Pourquoi la faucheuse a-t-elle pirouetté? Une pierre?

—Un piège à bourgeois, mademoiselle, un fil de fer tendu cette nuit pour faire tomber mes chevaux et casser ma machine.

—C'est affreux! Mais vous êtes tout pâle, monsieur. Quelle vilaine action!... Quelle lâcheté!... Moi, j'étais venue à Fonteneilles, ce matin, avec la carriole qui allait aux provisions... Je suis curieuse. Je voulais voir l'entrée en carrière de cette faucheuse dont le pays a parlé plus que de raison... Et puis, vous revoir aussi... Vous savez, ma promesse;... asseyez-vous, monsieur, là, au pied de mon arbre... Non?... Je vous assure que vous avez besoin de vous reposer...

—Non, j'ai besoin de serrer une main amie.