—Marie! dit-il. Ma pauvre Marie, toi non plus tu n'avais pas de quoi vivre! Et pourtant, c'est moi qui t'ai élevée!
Puis se reprenant, il ajouta:
—Un peu... comme j'ai pu...
Et il s'enfuit vers le Pas-du-Loup, poursuivi par la voix diminuante du crieur qui disait:
—Une belle taure blanche à vendre! La belle taure blanche ramenée par un brave homme!...
La forêt l'enveloppa...
Deux jours plus tard, comme il revenait de faire la batterie chez un fermier de Crux-la-Ville, au soir tombant, dans le sentier sous bois qui traverse le Vorroux et tourne vers Fonteneilles, il aperçut Michel de Meximieu. Le jeune homme allait lentement et dans le même sens que lui. Il s'arrêtait quelquefois, pour écouter, ou pour mieux respirer. Gilbert aurait pu l'éviter, comme il avait évité tant de gens de Fonteneilles, depuis le jour où l'huissier était venu à l'Épine. La honte le rendait impoli. Mais non, cette fois il allongea le pas, et avant de rattraper le promeneur, il toussa, pour s'annoncer. Michel ne se détourna pas, et continua de marcher; mais il étendit le bras, au moment où le journalier passait près de lui, et il posa la main, affectueusement, sur l'épaule de Gilbert, si bien que celui-ci n'eut pas la peine de chercher une entrée en matière et un prétexte pour s'arrêter. On l'avait reconnu sans le voir; on le plaignait.
—C'est très bien, ce que tu as fait dimanche, Gilbert!
—C'est triste aussi, monsieur Michel.
Ils se mirent à marcher l'un près de l'autre, dans le sentier où une lueur venait encore en rasant le sol, blonde sur leurs visages, sur les buissons et les herbes. Michel n'avait point retiré sa main de dessus l'épaule du journalier. L'ombre commençante estompait et mêlait leurs habits, comme ailleurs elle confondait fraternellement les pierres, les arbres, les collines, les maisons des hommes.