—Allons! quand vous aurez passé seulement une semaine ici, vous serez tout habitué. Vous n'êtes plus un jeune homme, et on vous prendrait pour un grand enfant! Mon pauvre Cloquet!

Elle s'éloigna, portant une chaise qu'elle voulait remettre en place, et déjà reprise par le travail. Gilbert s'était levé. Il sortit sans se retourner, il descendit le perron; il fit le tour du parc où les bœufs rouges tournaient sur le fumier, et il se réfugia, tout au bout de l'enceinte de la ferme, près de la forge dont le feu était mort. Et il s'assit, passant ses deux mains sur son front, pour chasser la vision trop douce, et les mots qui revenaient: «Mon pauvre Cloquet!» Comme elle avait dit cela! Oui, comme autrefois le disait Adèle Mirette, la femme qu'il avait aimée, celle qu'il eût aimée surtout, à cette heure d'abandon! C'était le même accent, et le même geste, et, dans le regard, la même tendresse pure. «Mire-toi dans mes yeux, mon Cloquet, mire-toi, je souffre quand tu souffres!» Oh! quel vieux mot, plus jamais réentendu pendant de si longues années, et qui ressuscitait, tout à coup, dans le souvenir du passé, et qui lui noyait le cœur! Elle était si jolie, cette madame Heilman! Gilbert entendit des chevaux qui se battaient, dans l'écurie voisine, et il y courut, jurant comme il ne faisait point d'habitude, et, d'un coup de courroie double, il les sépara si brutalement qu'il se dit:

—Qu'est-ce que j'ai ce soir, à faire du mal aux bêtes?

Le lendemain, dimanche, lui si économe, il sortit dès que ses bêtes eurent été soignées, déjeuna et dîna dans un estaminet d'Onnaing, et ne rentra à la ferme que pour la nuit. Toute la journée, il avait erré, seul, comme un soldat qui arrive dans une garnison, sur la route de Valenciennes, et dans les quartiers enfumés qui avoisinent la gare.

Bientôt les pluies commencèrent à tomber. Les grands labours, pendant des semaines, occupèrent et lassèrent les hommes, les chevaux, les bœufs. Le jour se leva plus tard et s'abîma plus vite dans des brouillards qui se tenaient, tout l'après-midi, roulés à petite distance des champs où l'on travaillait, et qui déferlaient, dès que le soleil faiblissait. Puis l'époque vint de récolter les betteraves. Dans les terres détrempées, Gilbert et ses camarades conduisaient maintenant les chariots à quatre roues, remplis de betteraves, jusqu'à la sucrerie d'Onnaing. Les six bœufs nivernais n'étaient pas de trop pour arracher la voiture aux ornières que l'énorme poids creusait sous le cercle de fer des roues. Il fallait s'arrêter pour faire souffler les bêtes. «Que cherches-tu à l'horizon, Cloquet? C'est-il des arbres? Il n'y en a point chez nous. C'est-il ta bonne amie? L'heure est passée, mon vieux. C'est-il un verre de bière? Ça se trouverait plus près de toi.» On le plaisantait prudemment, à cause de son air peu commode. On essaya de l'interroger, pour voir ce qu'il savait du monde. Mais il ne s'y prêta pas davantage. Après quelques essais inutiles pour le faire parler du pays de Nièvre, ou d'autre chose, ses camarades renoncèrent à troubler sa songerie, ou à l'expliquer. On le considérait comme un de ces bergers qui perdent l'usage de la parole, peu à peu, et qui vont seuls, ne sachant causer qu'avec les moutons et les chiens.

Ce qu'il avait? Une idée fixe et mauvaise le possédait. Gilbert aurait mieux fait de quitter la ferme. Il s'en était parlé à lui-même, deux ou trois fois. Mais la volonté lui avait manqué. Il se sentait faible, il restait, et il se cachait pour voir passer la femme de Jude Heilman. La fermière n'avait pas l'air de s'apercevoir de l'étrange allure de cet homme, qui la guettait, soir et matin. Il ne s'approchait pas, il la regardait traverser la cour, ouvrir une fenêtre, accompagner un marchand ou un visiteur. Quand il était près d'elle, aux repas, il était gêné, et ne levait les yeux qu'à la dérobée, puis, sitôt la dernière bouchée de pain avalée, il sortait. Depuis qu'elle vivait au milieu de ce personnel flottant de domestiques et de journaliers, elle avait souvent été obligée de se défendre contre l'un ou l'autre. Mais celui-là était d'une espèce nouvelle, plus sombre, plus inquiétante. Que faire? Elle avait, dès le deuxième jour, compris qu'il y avait de la passion dans le silence de Gilbert Cloquet, et elle évitait de donner des prétextes à ce mauvais rêve, mais sa manière n'en était point changée, et madame Heilman restait aussi gaie, aussi vive et naturelle devant le bouvier que si elle n'avait rien deviné. «Si je le fais renvoyer, pensait-elle, où ira-t-il?»

Un jour, cependant, elle l'appela. C'était dans la troisième semaine d'octobre. Un boucher de Quiévrain vint au Pain-Fendu. Dans le couloir de la maison il parlementa bruyamment avec la femme du contremaître. C'était un ami et un habitué de la ferme; il achetait quelquefois; il s'informait des prix et de l'état du bétail. Il s'appelait Jean Hourmel: gros homme, jeune, qui jouissait d'une grande réputation de fortune, de loyauté et d'entrain dans les affaires, et qui avait une espèce de puissance joviale et d'aisance, faite de ce bon renom, dont il marchait enveloppé. Madame Heilman était seule à la maison, le mari ne rentrerait pas avant midi. Elle offrit un verre de bière au boucher belge qui refusa, de la main, et qui demanda à visiter les étables. La jeune femme l'accompagna jusqu'à l'entrée du couloir, jeta un regard dans la cour, comme si elle cherchait quelqu'un, dit quelques mots tout bas à M. Hourmel, et appela, de sa voix un peu traînante:

—Monsieur Cloquet?

La barbe fauve et les yeux clairs du Nivernais s'encadrèrent dans l'ouverture, d'une lucarne.

—Monsieur Cloquet, faites donc faire à monsieur Hourmel la visite des étables.