«Quand même! Je leur appartiens pour toujours! Il le faut! Je les aime!»

La nuit augmentait de douceur, et une paix inconnue au jour était bue par les champs déserts...


A quelques centaines de mètres de cette fenêtre où Michel songeait, dans un pli d'ombre et de brume, un hameau dormait, les feux éteints: cinq maisons en tout, trois à gauche de la ligne forestière et deux à droite. Dans l'une d'elles, un pauvre songeait aussi. C'était Gilbert Cloquet, et le songe qui le tenait était celui de la misère. Couché dans un lit de noyer, entre le mur et l'âtre, il pensait à «ses affaires» qui allaient mal. Il gagnait moins qu'il n'eût fallu. «C'est vrai, disait-il, que j'ai ma suffisance de pain, et même de fricot pour mettre dessus; c'est vrai que j'achète toujours mon vin à l'éclusier du canal,—l'odeur aigrelette du petit baril, calé dans un coin de la chambre, flottait à travers la pièce, avec un reste de fumée;—mais mon vêtement des dimanches, il faudrait le remplacer... Je ne peux pas... Le malheur n'est pas grand. Mais le chagrin vient d'ailleurs. Il vient de Marie. Elle est dépensière; elle est toujours revenue:—Père, je n'ai plus de grain pour la volaille!... Père, le boulanger nous refuse crédit... Nous sommes en retard pour les fermages. Le propriétaire de l'Épine va nous saisir!... Saisir la fille de Gilbert Cloquet! Non, je ne verrai pas ça... D'abord, j'irai demain porter à Marie la moitié des vingt francs que j'ai reçus, pour mon travail qui n'est pas commencé dans les bois... Et puis, quand l'herbe deviendra haute, j'irai me louer pour les foins chez monsieur Michel...»

Le journalier se retourna dans le lit, essayant de chasser les idées sombres qui le tenaient depuis des heures éveillé... Il entendit le roquet des Justamond, ses voisins, qui aboyait aux feuilles mortes roulées par le vent, ou au passage d'une bête rôdeuse... Un silence absolu suivit... La rosée froide, dehors, relevait les herbes. Le pauvre continua de penser: «Il n'y a personne qui prenne garde à moi, excepté monsieur Michel, qui m'embauche le plus qu'il peut; et encore, c'est un noble, et ils disent que les nobles ne valent rien.»


II

LA VIE MORALE D'UN PAUVRE

Gilbert Cloquet avait été à l'école chez l'instituteur public de Fonteneilles vers 1860,—oh! que cela était loin!—il avait appris à lire, à écrire, à compter, et, à cinquante ans passés, aujourd'hui, s'il ne savait plus guère écrire, faute d'usage, il comptait fort bien, lisait les journaux, les affiches et même «l'écriture moulée» sans difficulté, ce qui prouve que l'instruction avait été bonne et solide. Il avait aussi récité le catéchisme, tantôt bien, tantôt mal, à l'instituteur qui se montrait exigeant, pour cette leçon comme pour les autres, et qui aimait qu'on les récitât mot pour mot. Quelques inspections paternelles du curé de ce temps-là, qui interrogeait un peu, encourageait, racontait une histoire, et se retirait en félicitant le maître; un examen et une courte révision du catéchisme avant la première communion, et Gilbert Cloquet avait été jugé, par les plus hautes autorités qu'il connût, les seules qui se fussent occupées de son âme, suffisamment armé pour vivre honnêtement, résister à tout mal du dehors et du dedans, et conseiller plus tard les enfants qui naîtraient de lui.

—Te voilà grand, mon Gilbert, lui dit un jour la mère Cloquet, tes onze ans sont sonnés, et il faut commencer à gagner ta vie. Nous irons donc à la louée de Bazolles, bien que j'aie le cœur tout en peine de me séparer de toi.