Depuis lors, plus de sept années s'étaient écoulées, et bien des choses, autour de Gilbert, avaient changé.

La Nièvre, tout au moins dans la partie vallonnée de Corbigny, de Saint-Saulge et de Saint-Benin-d'Azy, était devenue un grand pays d'élevage. Les bœufs blancs, les vaches blanches, les chevaux de trait, au poil noir, erraient en troupes deux fois plus nombreuses dans les pâturages. Et les pâturages, pour les nourrir, s'étaient multipliés. L'herbe avait monté du creux des vallées sur le flanc des coteaux. Elle remplaçait les froments et les seigles; elle mordait les héritages de tout temps réservés aux chenevières. Le beau mamelon de la Vigie, au sommet jadis labouré chaque année, était maintenant tout en haut lisse et vert comme une émeraude, et plus de la moitié des terres qui couvrent les pentes portaient la même verdure sans cesse remontante, et qui n'est ressemée qu'après un temps bien long. Tout ce massif nivernais ressemblait à un parc. Le silence augmentait dans la campagne moins travaillée. Quelque chose de primitif et d'apaisé y rentrait, avec l'ombre des bois tournant sur les prairies. On voyait, aux foires de Corbigny ou de Saint-Saulge, plus de deux mille têtes de bétail rassemblées. Les marchands de toute la France et de l'étranger affluaient. Les fermiers devenaient riches. Mais les journaliers se plaignaient, car il y avait moins de mottes à remuer, moins de moissons à couper. Les machines aussi leur volaient des journées, par centaines. Depuis longtemps on ne battait plus au rouleau, et les fléaux, à cheval sur les solives, ne remuaient plus qu'au vent qui passe entre les tuiles. C'étaient maintenant le semoir, la faucheuse, la faneuse, la moissonneuse, qui faisaient la besogne antique des hommes.

La forêt elle-même ne donnait plus le travail assuré qu'on y trouvait jadis. Après des années d'efforts, d'insuccès, de recommencements, de grèves légitimes et de violences injustes, les bûcherons avaient obtenu une augmentation sensible des salaires. La journée était bien payée. Mais des gens de partout, du Morvan et du Cher, de l'Allier ou des parties de la Nièvre éloignées de Fonteneilles, des hommes souvent qui n'étaient pas du métier, se faisaient inscrire au syndicat et réclamaient le droit au travail. On ne leur demandait pas: «Qui vous amène?» On supposait, avec raison, que c'était la faim. On ne leur disait pas: «Avez-vous manié la cognée ou la scie?» On les laissait entrer. Ils encombraient les coupes. Ils considéraient que, suivant l'ancien usage, «toute coupe embauchée est banale», dès qu'un marchand de bois l'a déclarée ouverte. Le nombre des ouvriers diminuait donc le gain de chacun, et le profit de l'année ne se relevait point, comme les journaliers de Fonteneilles l'avaient espéré.

Gilbert souffrait cruellement de cette incertitude du lendemain. Il avait cinquante-deux ans. L'habitude du travail, l'air des champs, la vie pauvre l'avaient maintenu en belle santé. Sa force et la justesse de son coup de cognée étaient celles d'autrefois. Il bêchait comme un jeune. Il avait toujours cette marche aisée qu'ont les hommes parfaitement sains de corps, dont les muscles se tendent et se détendent en même temps, sans qu'un seul soit en retard. Sa barbe demeurait blonde. Il fallait être tout près pour compter quelques poils blancs dans cette fourrure de renard qu'il avait au menton. Quand, le dimanche, bien brossé, ayant bu un coup de vin, il dévalait le chemin qui va du bourg au Pas-du-Loup, plus d'un de ses compagnons, plus d'une des filles de Fonteneilles s'y trompaient et demandaient: «Quel est donc ce jeune gars qui rentre de si bonne heure?» S'il riait, ses yeux devenaient clairs, comme ceux d'un enfant qui croit à la joie.

Mais il riait rarement, à cause des chômages, à cause des compagnons qui l'abandonnaient en l'estimant tout de même, et à cause de Marie, qui ne faisait pas de bonnes affaires dans la ferme de l'Épine. Les promesses de Lureux n'étaient que vantardise. Il travaillait sans goût, sans suite et dépensait beaucoup, bien que le ménage n'eût pas d'enfants. Chez lui, les camarades trouvaient toujours table ouverte. La route était tout près et fréquentée. On s'arrêtait chez les Lureux pour rire un peu et pour boire. Et le vin que le maître de l'Épine faisait venir du Midi, par les bateliers du canal, n'avait jamais le temps de vieillir. «Il faut que jeunesse se passe», disaient les gens. «Elle est passée», répondait Gilbert. Il entendait raconter, de temps à autre, que les dettes s'accumulaient, non point chez les fournisseurs du bourg que l'on finissait par payer, mais chez le notaire où l'on devait trois fermages au moins, chez des prêteurs de Corbigny ou de Nevers. Marie avait nié longtemps ces dettes. Elle commençait à les avouer, en venant quêter le père, presque chaque semaine. Il donnait, osant à peine faire un reproche à sa fille, qui menaçait de rompre, au moindre mot. Le lendemain, elle allait à une foire, à un apport, à une noce, endimanchée, laissant la maison à la garde de la domestique ou d'un berger d'occasion. Plusieurs fois, Gilbert s'était offert pour soigner les bêtes et veiller aux héritages à la place de Marie. Mais les enfants ne se souciaient pas qu'il vît de trop près le désordre de la ferme. Il ne se rendait à l'Épine que si on l'en priait. Et les invitations étaient rares.

Voilà ce qui empêchait de dormir Gilbert Cloquet, ce soir de mars où Michel de Meximieu songeait, de son côté, accoudé sur l'appui de la fenêtre. Le bûcheron pensait à de très anciennes choses. Il se disait aussi qu'ayant reçu vingt francs d'acompte sur le travail du lendemain, il irait de bonne heure, avant de commencer, en donner la moitié à Marie, qui serait contente.

Et qui sait?


III

LA LECTURE EN FORÊT