Le groupe de Ravoux était le plus proche de l'étang, sur la gauche de la coupe.

Le président du syndicat avait déjà fini de dîner. Assis sur un tronc de charme; il avait tiré de sa poche un papier, et lisait tout bas, avec des grimaces nerveuses qui agitaient sa barbe noire et tiraient la peau sèche des pommettes. Autour de lui, huit ouvriers étaient rassemblés. Entre eux, depuis le commencement du repas, trente mots peut-être avaient été échangés. L'un des travailleurs avait dit seulement: «Le travail sera fini ce soir. Je ne sais pas quand j'en retrouverai», et un autre: «V'là les mêles qui chantent; ça sent le printemps.» Des yeux se fermaient et des bouches demeuraient entr'ouvertes, béatement. Des poitrines, des hanches, des cuisses, des dos cherchaient le soleil. Il y avait là, à droite de Ravoux, et un peu en avant, Fontroubade, le maçon de Fonteneilles, qu'on appelait Goule d'oie parce qu'il avait un long nez, un menton fuyant et un air de toujours rire, une sorte de grimace professionnelle de ses paupières plissées par l'éclat des murs blancs; puis Dixneuf, qui était assis tout contre lui et l'appuyait de l'épaule, maçon également, ancien zouave, tout vieux, très sourd, fier de sa barbiche et de la réputation qu'il avait de préparer mieux que personne la «cambrouse» avec le sang des chevreuils pris au collet; puis Lamprière, un grand maigre qu'on eût dit toujours en colère et qui faisait peur aux bourgeois, quand il les regardait passer dans les chemins; puis Lureux, le gendre de Cloquet, fermier qu'on s'étonnait de voir là, ivrogne aux moustaches déteintes et amollies par la vapeur d'alcool, plaisantin, paresseux et peu sûr; puis le tuilier Tournabien, mauvais jeune qui avait la figure et l'agilité d'un chat sauvage; puis Le Dévoré, garçon de ferme pesant, rouge et triste, puis Supiat, qui se disait menuisier et qui ne menuisait jamais, braconnier d'eau, colleteur dans les bois, orateur à la face de renard, aux yeux fureteurs, et qui dénonçait les tièdes à la Confédération générale du Travail; enfin, un grand jeune homme d'une vingtaine d'années, beau et rieur, et qu'on appelait Jean-Jean. Il était descendu des forêts de Montreuillon, sans dire pourquoi, en sifflant. Et le soleil piquait agréablement ces hommes au repos, et aucune idée générale ne les faisait sortir de leur demi-somme, et ne les exaltait, quand Fontroubade, peu avisé, et que ne préoccupait guère la différence entre un manuscrit et un imprimé, demanda, en désignant Ravoux:

—Qu'est-ce qu'il médite donc là, le président? Est-ce un discours de notre député?

—Mieux que ça, et ça porte plus loin, fit Ravoux, levant sa barbe en broussaille et ses yeux vifs où la pensée s'irritait d'être lue avant l'heure. Laissez-moi finir; c'est un document secret, une lettre autographiée, que je dois communiquer aux amis.

—Ohé! Méchin? cria une voix. Ohé! les amis? Il va lire, Ravoux, venez donc?

Dans la clairière énorme, l'appel s'envola, et très loin, quelques bûcherons se dressèrent, comme s'ils sortaient des racines des chênes, et ils vinrent sans hâte, les pieds traînants et faisant des sillons dans les feuilles mortes. Ravoux s'était replongé dans sa lecture, mais la passion politique avait été remuée.

—Le député? dit le gros Le Dévoré, il viendra quand on aura des ordres à lui donner!

—Il viendra jusqu'ici dans la coupe, et on le fera asseoir, si on veut, sur un bois pointu!

Pour la première fois, il y avait de l'élan, du chant et de l'orgueil dans les mots. Des jambes se replièrent. Deux hommes couchés se mirent sur leur séant et détirèrent les bras. Supiat, penchant en avant son museau roux et rieur, dit:

—Vous ne savez pas ce qui est arrivé, la semaine dernière, au député de X?...