—C'est possible. Aucun ne défend de vendre ses terres. D'ailleurs, Jacquemin m'a promis le secret le plus absolu, même vis-à-vis de sa fille; et nous sommes convenus que je puis reprendre ma parole jusqu'à la fin de l'année, lui restant engagé, en tout cas, si je le veux. Est-ce qu'on sait? Il peut m'arriver, d'ici la fin de l'année...

—Il n'arrivera rien, que des créanciers. Et je vous demande encore: dans cette ruine, qu'est-ce que vous faites de moi? J'ai vingt-six ans. Je suis agriculteur. Que me proposez-vous?

—Une seule chose: venir habiter avec ta mère et moi.

—A Paris?

—Sans doute.

—Pour n'y rien faire? Merci. J'ai l'habitude de travailler. Je n'accepte pas. Je ne puis pas accepter.

M. de Meximieu avait laissé tomber son monocle. Il était ému, gêné, humilié secrètement. Du bout des doigts, il effaça la buée qui s'était amassée sur la vitre de la fenêtre, et regarda du côté de l'avenue, comme si une voiture arrivait. Mais la solitude était complète. L'ombre confondait les prairies, les champs, les limites, et il n'y avait plus que deux royaumes, où elle régnait inégalement, la terre toute soumise à son pouvoir, et le ciel où un peu de lumière la combattait encore. Il dit sans se détourner, d'une voix dont l'orgueil faiblissait:

—Que veux-tu, je n'ai pas mieux à t'offrir, en ce moment. Le plus dur, dans les ruines, c'est d'être obligé de les avouer. Je l'ai fait deux fois aujourd'hui.

Pendant plusieurs minutes, M. de Meximieu et Michel demeurèrent silencieux. Ils songeaient. Les projets s'édifiaient et s'écroulaient l'un après l'autre; le tumulte des pensées, des reproches, des questions inutiles, des plaintes désespérées, continuait dans les âmes le dialogue rompu. Les larmes, dont c'était l'heure de venir, après la colère et après l'ironie, commençaient à monter du fond de ces cœurs violents. Mais il ne fallait pas qu'elles fussent même devinées. Tout le passé le défendait. Le fauteuil de Michel remua dans les ténèbres. Le général crut que son fils allait discuter de nouveau. Il n'en fut rien Michel s'était levé. Il demanda, d'une voix calmée, presque sa voix habituelle:

—Croyez-vous que ma mère consentirait à vivre ici? Vous n'avez plus que deux ans avant la retraite... Nous garderions le château et un peu de terre...