—N'empêche, pensa madame Mauléon, qu'il a jeté un coup d'œil sur la table que je lui montrais, et qui est celle de mademoiselle Evelyne. Il se souvenait donc de quelque chose. C'est un jeune homme très bien, mais froid. Défunt Mauléon ne serait pas parti si vite, quand on lui parlait d'une jeune fille. Il était artiste!... Celui-ci, je ne sais pas.
Elle approfondit ces pensées, les yeux levés vers les vitres qui versaient dans la crèmerie la lumière presque éblouissante de la rue Boissy-d'Anglas.
C'était l'heure où Paris tremble moins, frémit moins, où le bruit diminue, où, dans les quatre mille veines que sont ses rues, la vie se ralentit et la fièvre tombe. Il faisait très chaud. Les passants marchaient sur l'asphalte comme sur du feutre, et sentaient leurs talons s'enfoncer dans le trottoir. Beaucoup d'employés dormaient en gardant le magasin, le ministère, la fabrique. C'était l'heure où le travail va reprendre dans les chantiers et dans les bureaux. Il y avait des têtes jeunes, qui, en franchissant une porte, se retournaient un instant vers la découpure bleue du ciel, par où la vie coulait.
Mademoiselle Gimel était entrée dans le cabinet où travaillaient les trois dactylographes de la banque, lorsque la dictée de la correspondance ou la tenue d'un Conseil d'administration ne les appelait pas dans un des salons. Trois tables disposées le long du mur, près des fenêtres; trois chaises, trois machines; un cartonnier et un porte-manteau, au fond, meublaient la pièce. Evelyne enleva son chapeau.
—Avez-vous chaud, ma chère! Est-ce qu'on vous aurait suivie?
La jeune fille releva ses cheveux, et, sans répondre, s'assit devant la machine qui était la seconde.
La même voix reprit:
—Ça ne vous va pas, vous savez; vous êtes d'un rouge!
La titulaire de la table la plus voisine de la porte, mademoiselle Raymonde, en voyant entrer Evelyne, s'était arrêtée d'écrire, et, penchée en arrière, la regardait, avec une expression qu'elle croyait rendre moqueuse, mais qui trahissait, malgré elle, son âme de souffrance et de révolte. Cette petite femme, proche de la quarantaine, tout en nerfs et en yeux, se sentait vaincue, ou sur le point de l'être, et elle se vengeait de la vie en détestant quelqu'un. Mademoiselle Raymonde était la plus ancienne des dactylographes de la maison, quelque chose comme le chef de la dactylographie. Elle en tirait vanité; elle pouvait dire à Evelyne ou à Marthe, ses deux compagnons d'atelier: «Je suis en pied, mesdemoiselles, je suis la première ici»; mais elle n'ignorait pas que M. Maclarey tenait peu de compte de l'ancienneté, qu'il exigeait de la vitesse de main, de l'exactitude, de la divination, de la finesse d'oreille, pour entendre les mots prononcés en sourdine ou bredouillés, quand il dictait, et que toutes ces virtuosités-là se perdent peu à peu. Vieux caissier, oui; vieille dactylographe, non. Elle en voulait à mademoiselle Marthe et à mademoiselle Evelyne d'être jeunes, et à mademoiselle Evelyne, en outre, d'être jolie. Elle avait remarqué, dès le premier jour, les préférences des employés de la banque pour cette grande employée qui marchait comme une dame sur les tapis du Conseil, et qui portait de la lumière autour de son front jeune.
Mademoiselle Raymonde avait ce visage flasque et à demi fondu qu'on observe si souvent chez les femmes du monde qui veillent trop, des cheveux tout las d'être blondis et ondulés, un teint qu'il fallait poudrer, des lèvres et des paupières pâles. Mais, en ce moment, cette figurine de Saxe craquelée, ranimée par la colère, en était aussi rajeunie. Mademoiselle Raymonde, malgré la chaleur, avait sur les épaules un tour de cou en gaze de soie qui lui seyait. De sa main gauche, exaspérée et tremblante, elle en pinça l'extrémité.