L'aïeule répondit après un moment:
—Je vois bien que tu ne te plais plus ici, ma petite. Je suis trop vieille, et tu es trop jeune. Je le savais bien quand ton père est parti. Va donc comme il te plaira.
Et ni l'une ni l'autre ne causèrent plus de cette absence du lendemain.
Désirée tâcha d'être douce et prévenante. Elle aida la grand'mère à se déshabiller, et, assise près de la table, prétextant un ouvrage de couture à terminer, elle attendit.
Lorsque l'aïeule fut endormie, la jeune fille s'habilla, jeta une pèlerine sur ses épaules, sortit de la chambre avec précaution, et, traversant le pré, fut bientôt sur la route qui montait vers la ville. Elle hâtait le pas, un peu inquiète d'être seule à cette heure déjà tardive. Quelques ouvriers qui la croisaient, la regardaient effrontément. Elle avait peur des renfoncements obscurs des cours. A chaque moment, il lui semblait qu'on la suivait. Et cependant la pensée ne lui venait pas de retourner en arrière. Son projet lui donnait courage, et parfois la faisait sourire. Elle allait. Bientôt les rues devinrent plus éclairées. Des devantures de boutiques étincelèrent à droite et à gauche. Elle marcha plus tranquille. Les passants la protégeaient de leur nombre. Enfin, elle s'arrêta devant la porte d'un grand magasin de nouveautés, qui projetait aux deux angles du boulevard la lumière de ses lampes électriques.
C'était là. Avec un peu d'hésitation, elle s'avança, éblouie, les yeux à demi fermés. Il n'y avait pas beaucoup d'acheteurs dans le hall immense. Un employé vint à elle, et lui demanda, de cet air fat qu'ils prennent volontiers quand une fille est seule, pauvre et jolie:
—A quel rayon mademoiselle désire-t-elle que je la conduise: soieries, dentelles, trousseaux, layettes?
Quel rayon? Jamais Désirée n'était entrée dans un grand magasin.
—Oui, répéta-t-il, que demandez-vous?
Alors son secret lui échappa, et elle dit, non pas comme une réponse, mais se parlant à elle-même d'un ton de rêve et dans la vision d'une chose lointaine, étrangement douce: