—Madame Mauléon, vous êtes bavarde; que pouvez-vous bien avoir à me dire? Est-ce la peine de rester là?

Comme elle savait, à deux sous près, le prix de son déjeuner: un petit pain, un œuf au jambon, un verre de lait, elle se mît à étaler la monnaie sur le comptoir.

A ce moment, un client entrait, et madame Mauléon, du regard l'installait, et d'une inclination de tête lui faisait comprendre qu'on le reconnaissait, qu'on allait le servir. Elle appuyait sur un bouton électrique, et Louise, la petite bonne avenante, accourait.

—Voyez au 1, Louise, et vivement!

Mademoiselle Gimel est une fort agréable personne, en effet, et le client qui vient d'entrer, un petit employé de la mairie de la rue d'Anjou, en est déjà tout persuadé. Il la regarde avec intérêt, en dépliant son journal. Mademoiselle Gimel est simplement mise, mais avec soin, comme une Parisienne qu'elle est. Elle n'a d'autre luxe qu'un petit bouquet de violettes piqué à son corsage, un corsage blanc, qui signifie: «Nous sommes au mois de juillet.» La jupe noire ressemble à celle de tant d'ouvrières, qui n'aiment pas le noir, mais qui s'y résignent, parce que c'est une couleur «peu salissante». Le chapeau de paille ne vaut pas six francs: mais les deux roses du dessus ont été choisies, et la mousseline du dessous, le bouillonné qui touche les cheveux, a été délicieusement chiffonné. Mademoiselle Gimel a vingt-deux ans, et en voilà dix au moins qu'elle travaille. Ses yeux sont cernés d'ombre. Madame Mauléon peut les trouver bleus, mais elle se trompe: ils sont gris de lin, avec un peu de fleur si l'on veut, quand ils s'ouvrent en pleine lumière. On dirait qu'ils ont de l'esprit, car ils brillent; mais un psychologue entendu, ou simplement un homme du monde qui causerait avec mademoiselle Gimel de la place de la Concorde à l'Arc de Triomphe, promenade dominicale de la dactylographe et de sa mère, s'apercevrait vite que cette jolie fille a moins d'esprit que de décision, qu'elle est fière, qu'elle cache son cœur, et que cette petite flamme, c'est la volonté d'une enfant de Paris, qui n'a pas peur de la vie, et qui regarde la route avec une prudence secrète et un air amusé. Mademoiselle Gimel est grande et très mince. Elle a le teint pâle, mais vivant, le nez un peu relevé, des lèvres à peine roses au repos, qui deviennent lisses et rouges quand elle rit. Lorsqu'elle a passé à son cou sa chaîne d'argent doré, et qu'elle se promène le dimanche, on la prend pour une jeune femme heureuse, presque riche; les receveurs d'omnibus lui disent:

—Ma petite dame, si vous avez oublié votre monnaie, vous donnerez votre adresse au bureau, voilà tout.

Elle a la sagesse des jeunes filles de grande ville, laquelle est aussi solide que rare, ayant été secouée et éprouvée. Elle a un petit fonds de tristesse, comme beaucoup d'autres, comme presque toutes, mais bien caché et bien gardé. Elle est une tendre avertie, qui placerait sa confiance mieux que ses économies, mais qui n'a point été à même d'en faire l'expérience. Avec madame Mauléon elle-même, elle est encore défiante, elle ne s'avance pas, et c'est pourquoi elle n'a pas l'air d'attacher la moindre importance aux propos de la crémière. Pourtant, elle n'est plus aussi pressée qu'elle paraissait l'être: elle n'a pas de témoin gênant; l'employé de mairie lui importe peu, et la servante Louise n'entend rien quand elle marche.

—Je vous disais donc, reprit madame Mauléon, qu'il y en a beaucoup qui voudraient vous ressembler. J'ai l'idée que vous ne resterez pas longtemps mademoiselle Evelyne.

Les deux mains de mademoiselle Gimel se dressèrent comme un écran pour repousser l'offre.

—Ne plaisantons pas, madame Mauléon! Dans notre métier, on n'a pas le temps de songer à ce qui n'arrive pas. Voilà les quatre-vingt-dix centimes.