Madame Gimel ne pensait plus à autre chose: «Un si beau parti! un bel homme! Et officier! Le mien n'était qu'adjudant. Il est vrai que c'était dans la garde! Tout cela manque, parce que le père et la mère manquent, je veux dire leurs noms. Je comprends le refus d'Evelyne. Car c'est elle qui s'est retirée, elle qui n'a pas voulu! Elle est fière, mais ça la tue.»

Elle était tellement pénétrée de cette idée, et tellement malheureuse de n'avoir personne à qui se confier, qu'elle alla, sans rien dire à Evelyne, causer avec madame Mauléon. L'ancienne première vendeuse, toujours «distinguée», et madame Mauléon, simplement plaisante et accorte, se convinrent rapidement et bavardèrent longtemps. Quand elle se retira, madame Gimel dit, d'un air assez pincé:

—Ma chère madame Mauléon, faites-le si vous l'osez; moi, je n'oserai jamais.

Le lendemain, cependant, elle retournait à la crèmerie de la rue Boissy-d'Anglas. C'était au milieu de l'après-midi, pendant les heures qui appartenaient aux mouches, au bruit de la rue et au sommeil léger de la patronne. Madame Gimel se mit à gauche du bureau blanc de la crémière,—où, si souvent, Evelyne s'était appuyée; elle tira de son réticule un papier qu'elle déplia, et se mit à lire, avec un peu de recherche et beaucoup d'émotion, articulant mieux qu'à la Comédie, baissant la voix et soupirant sans l'avoir voulu, ponctuant les phrases, quelquefois, d'un geste de sa main gantée de filoselle. Madame Mauléon, grave, le menton sur ses poings, les yeux vagues et prêts à se mouiller, écoutait. A mesure que sa nouvelle amie lisait, la crémière s'exaltait; un sourire de contentement, de dégustation, d'approbation, écarta ses joues et découvrit les dents, qu'elle avait belles.

Il se passa, ensuite, quinze grands jours, pendant lesquels madame Gimel fut étrangement agitée. Elle avait des distractions si longues en regardant «sa fille» que celle-ci lui demandait:

—Qu'avez-vous? Où êtes-vous? Je suis sûre que vous n'avez pas entendu un mot de ce que je vous ai dit?

C'était vrai. Elle dormait à peine, maigrissait, pâlissait, tellement qu'Evelyne, un dimanche, viola elle-même la consigne qu'elle avait imposée. Madame Gimel revenait d'une promenade assez courte, qu'elles avaient coutume de faire toutes deux, entre quatre et cinq, lorsque le temps était beau: Champs-Élysées, tour de l'Arc de Triomphe et retour par l'avenue de Friedland. A l'angle de la rue du Faubourg Saint-Honoré, elle s'arrêta, et, avisant un omnibus qui descendait:

—Prenons les Filles-du-Calvaire, dit-elle, je n'en puis plus.

Alors, entre les deux femmes, secouées l'une à côté de l'autre sur la même banquette, tout au fond de la voiture, quelques mots furent échangés, que les voyageurs n'entendirent pas:

—Voyons, maman, c'est à cause de moi que vous souffrez?