II
Le voyageur ne fit que traverser Paris. Cinq ou six courses entre l'arrivée, au petit jour, par la gare du Nord, et le départ, dans l'après-midi, par la gare d'Orléans, lui rendirent son élan naturel, qu'une nuit de tressautements et d'éveils brusques avait un peu déprimé. Quand il fut remonté en wagon, et qu'il se sentit rouler vers ces campagnes du Berry dont il n'était plus séparé que par quelques heures de route, il retrouva toute la confiance en son étoile diplomatique, toute l'humeur vibrante, toute l'abondance d'idées et de formes oratoires, qu'il avait connues jadis, la veille des audiences princières ou des entrevues avec les ministres de l'Amérique du Sud. Son imagination le devançait et lui représentait le château de Monant, vieille demeure familiale, d'où il s'était échappé de bonne heure pour courir le monde. La dernière fois qu'il avait pris le chemin du Berry, c'était pour assister au mariage de Guillaumette. On avait retardé les noces d'un mois, afin que l'oncle diplomate eût le temps d'arriver. Comme il revoyait nettement ces deux tours bâtardes reliées par un corps de logis, posées sur une colline et enveloppées de châtaigneraies descendantes; la tente fleurie de drapeaux, de gerbes de marguerites et de bleuets, où avait eu lieu le déjeuner, au retour de l'église, et ce départ précipité, disputé, plein de trouble et plein de joie des jeunes mariés, qui se levaient de table avant leurs hôtes, et quittaient la salle pour se rendre à la station voisine, tous deux, tout seuls, mais suivis par la pensée de tous! Était-elle jolie, en ce moment-là, cette Guillaumette, radieuse et émue, à qui cent amis et amies, Parisiens, Berrichons, Poitevins, disaient, dans un murmure où il y avait des larmes et des rires mêlés: «Adieu, mignonne! au revoir, madame! soyez heureuse! oubliez-nous, Guillaumette! songez à nous, bien-aimée!» Et les regards étaient attachés sur cette apparition souriante, arrêtée un dernier moment dans l'encadrement de la portière qu'elle soulevait d'une main, sur ce visage où chacun cherchait avec une jalousie secrète, avec des sanglots refoulés, avec un désir infini, le rayonnement fugitif de la parfaite croyance en la vie, tandis qu'elle, déjà détachée des autres, ne regardait plus qu'une seule personne, son plus vieil et son plus fidèle ami. Oui, M. de Rabelcourt avait eu la suprême pensée de Guillaumette, à l'heure où l'enfance finissait pour elle. Lui, protégé contre l'attendrissement par la longue habitude des séparations, il avait pleuré, lui, sceptique, il avait cru, et cru fermement au bonheur qu'il souhaitait à sa nièce, et qu'il enviait presque. Cet Édouard de Rueil, qui enlevait Guillaumette et l'emmenait hors du château de Monant, était si évidemment amoureux! Jeune aussi, plein d'avenir comme tous les officiers qui se marient, il passait bien pour un peu brusque, rude, entêté, mais ses camarades le jugeaient comme une nature loyale, toute droite, incapable d'une trahison.
«Qui l'eût dit alors? se répétait M. de Rabelcourt, en voyant l'ombre descendre sur les campagnes embrumées du Berry. Qui l'eût deviné? Rueil, avec son grand cou, son nez busqué, ses yeux très noirs, avait l'air d'un aigle, d'un épervier, mais pas le moins du monde d'un tourtereau volage! Il n'est pas d'humeur facile. Cela même a dû augmenter. En vérité, j'ai là une jolie affaire sur les bras!»
Il s'inquiétait un peu de son rôle. Mais une petite fièvre d'amour-propre et de colère le poussait en avant.
Il était huit heures du soir, lorsqu'il mit pied à terre sur le quai d'une petite station rurale, au milieu d'un pays presque désert, couvert d'arbres et frais comme une cave à champignons.
—Ouf! fit-il, quel voyage! Parti hier soir à onze heures! Enfin, m'y voici. Je reconnais cet air vif de Monant. Des jours brûlants, des nuits glacées!
Il jeta sur ses épaules, bien qu'il eût mis un pardessus d'été, son plaid écossais, et regarda autour de lui. Comme il avait négligé de prévenir, afin de tomber «en plein jeu», selon son expression favorite, il n'aperçut que le train qui filait, le chef de station qui rentrait avec sa lanterne, et les étoiles qui se levaient. Le hasard fit heureusement passer un petit vacher qui s'en retournait, sifflant, vers quelque métairie.
—Prends ma valise et accompagne-moi au château, dit M. de Rabelcourt; je te récompenserai.
—Vous allez au bal? demanda l'enfant.