—J'irais avec vous au moulin.
—Non, mon enfant.
—Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des machines. Je serais contente de voir où vous travaillez.
—Je n'ai pas le temps, ce matin.
—Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!
M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste:
—Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis, c'est si pauvre, à présent, là-bas!
Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.
Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne: «Veuve L'Héréec et fils.»
A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.