Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir la tête lourde, et, au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers dès que le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.

—Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission, Fantic est là.

—Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et cela me fera du bien.

Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone seul à seul, jouir égoïstement de la présence de l'enfant, et elle renferma en elle-même le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à les voir s'éloigner.

C'était cela, en effet, et plus encore: c'était l'adieu qu'il allait faire, la dernière entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il était, depuis le matin, résolu à partir. Quelle vie aurait-il à Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mère, sans y rien ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laissé dépérir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel de ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans passé pour ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins que d'être inutile: sa mère à Lannion, sa femme et sa fille à Jersey, lui errant, réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués...

Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu désert où une petite vie ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le désespoir où il était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, bien faible, elle suffisait à lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, après d'autres épreuves, après des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible à fixer sur la carte bretonne, faire signe aux exilées de là-bas, et, si elles le voulaient bien, achever près d'elles une vie si misérable en son milieu.

Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernière heure avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins dans un temps prochain!... Il sentait bien qu'il le fallait. Personne ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer...

Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Héréec l'éprouva.

Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, où des passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en compensation, tout ce que son cœur enfermait d'amour pour elle, livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui était venue avec une espérance, hélas! et qui partait aussi avec un grand chagrin. Sans préparation, sentant bien qu'au premier mot ils seraient à l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait à peine. Il lui cita, sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des choses de la petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits où le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les racontait à voix basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils traversaient au hasard, enveloppés tous deux dans le passé rajeuni. L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les pénétrait ensemble, les secouait du même frisson. Joie pour lui d'ouvrir à quelqu'un son âme, son long rêve de Breton songeur et malade, éclatant tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double graine. Joie pour elle d'apercevoir, à travers cet amour paternel de toutes parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter, et ils commençaient seulement à se connaître. Les choses familières, que le regard interroge mieux quand elles vont disparaître, leur rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'était le Guer avec ses ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans la vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes épelées par l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant à la lune dans les poulaillers des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne endormait dans une haleine chaude les feuilles frappées à mort.

Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes, des mots souvent, pour montrer qu'elle était toujours là, prise aux mêmes pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la traiter comme une grande enfant.