—Sans doute, maman, je suis très heureuse. D'où vous viennent des idées pareilles?

Elle aurait voulu se dégager, mais sa mère la retenait, s'attendrissant sur elle-même et pleurant de grosses larmes.

—Non, reste! Si tu savais! si tu savais! Ma Simone, tu m'as fait de la peine tantôt... Tu n'aurais pas dû écrire en cachette.

—En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite!

—Sans me prévenir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la peine.

Simone, sentant l'étreinte se relâcher, passa la main sur ses cheveux que les caresses de sa mère avaient mis en désordre, et, redressée, tournée vers madame L'Héréec:

—Voyons, maman, si j'avais demandé la permission d'écrire, surtout d'écrire mon nom, vous me l'auriez donnée? Il est bien naturel que je songe quelquefois à mon père.

—Mais certainement, naturel...

—Alors, je ne comprends pas.

Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie qui agitait le cœur de sa mère? Et la mère pouvait-elle expliquer pourquoi cet acte innocent, en effet, un mot de souvenir adressé au père à demi inconnu, la blessait, elle, et l'inquiétait comme une atteinte portée à ses droits, une menace, un commencement d'abandon? C'était cela justement qui la faisait trembler, à chaque heure, depuis la séparation: la crainte de voir la pensée du mari s'insinuer, grandir dans l'âme de la petite, prévaloir peut-être, et briser pour la dernière fois une existence désespérément liée à la possession de l'enfant. Elle avait peur de ce plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié, qui se bâtit au fond de ces êtres sans soupçon, qui met à profit mille circonstances insaisissables, interprète le silence comme un regret, s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, parce qu'il faudrait le réfuter. Madame L'Héréec laissa tomber ses mains blanches sur ses genoux, comme découragée.