Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle, ayant peine à se faire un chemin, à cause des hommes qui refusaient de se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des paroisses voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le visage creusé de rides, l'œil fixe et froid, gardant, même aux jours de fête, la songerie du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait des grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte de la chapelle, des êtres affreux de misère, tendant aux pèlerins, dans une sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine rongée de lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des idiots, habillés de jupons, tournaient autour de leur bâton. Des joueurs de vielle raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient sur leurs tréteaux des piles de pains mous, de gâteaux mal levés, ou des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotées, meurtries, mais jamais mûres.
De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté: les coiffes blanches emplissaient l'église.
Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de carrioles, les brancards en l'air, et de chevaux attachés par des cordes aux ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la chapelle.
La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand l'assistance est encore exclusivement bretonne. Après avoir erré autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les costumes, les étalages forains, déjeûné dans une chambre, dont une paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes abandonnèrent le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes connaissances des ports de la côte, et s'assirent à l'écart, sur un petit mur de champ, près de la pente par où devait descendre la procession.
La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme une lame de métal poli, au delà des roches confondues et ternes. Le nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même paraissait gris. A leurs pieds une vallée désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entourés de murs, la route qui montait, et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles restèrent là, causant un peu, envahies par la mélancolie de ce jour brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de coiffes blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée humaine, l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars bretons levaient leurs têtes de cavaliers par-dessus la foule, et bousculaient leurs voisins avec le sourire bête de la force.
Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme de la fanfare du collège de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession.
Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes en carillon, puis les petits garçons et les petites filles des villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui tournent toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine à obtenir la permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang le plus proche, et commence à descendre la pente. La mère reste seule. Les jeunes femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles consacrent ainsi à la Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant. Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitté les châles clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un seul jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement, poussées par les files noires des hommes, les bannières, la musique, les prêtres qui chantent. La procession est tout allongée sur la pente. Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes, les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.
Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone. Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs échelonnés dans les petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. Ils dominaient de plusieurs mètres l'endroit où elle se trouvait. Et à mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude grandissait en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fêtes, en dehors de Lannion, mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: elle en était sûre.
Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de fidèles suivant, pêle-mêle, le clergé, elle le reconnut, lui, son mari, Guillaume L'Héréec.
Elle se baissa instinctivement, pour être mieux cachée par le flot des passants.