—Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, on dirait....

Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et, ne voulant pas paraître faible devant la directrice, qui relevait la tête derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue, comme il faisait toujours, quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit le fuchsia tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui de granit, et il essaya de dire: «Comme il est fleuri, madame la receveuse, votre fuchsia!» Mais il ne fit qu'un geste écourté. La voix lui manqua. Et il entra.

La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand mât du navire sombré apparaît à trois milles au large. Aucune nouvelle équipage.»

C'était clair. La Jeanne était perdue corps et bien, Marie-Anne veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.

Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait tant cherché des motifs d'espérance pour consoler les autres, qu'il avait fini par ne point désespérer. Il s'était pris à ses propres mots. Et à présent il comprenait qu'il avait raisonné comme un enfant, malgré son âge. Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic n'avait pas caché son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons, bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: «Merci, madame» et il sortit. La mère qui l'avait suivi l'attendait au passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier.

—Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le capitaine.

Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noyé son fils, et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite, vite, vers la maison.

Quand il traversa de nouveau la cour, elle était toute vide. Guen monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait décidé cela en chemin.

Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les deux bras appuyés au lit. Ses yeux mauves si doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément, s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, si anxieux en même temps, que le père baissa les siens.

—Rien, dit-il, ils n'ont rien.