N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle?
Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de toucher à cette relique du passé, où le souvenir de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone, enveloppait un autre regret et un autre amour.
La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. Elle tombait plus fine et plus serrée, avec un balancement de feuillages chancelants, ployés en tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.
Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une liasse de titres et d'actes serrés par une sangle à boucle, et, dessous, prit un album de dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni, l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album avait dormi là, point oublié, mais redouté, comme un ami qui en sait trop long et qu'on évite.
D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin, mais cinq ou six pages couvertes d'une écriture rapide, capricieuse, avec des enroulements majuscules suivis de petits caractères à peine formés.
Il s'en échappa un parfum très ancien, comme une odeur décolorée, douce pourtant. Guillaume fut tenté de baiser la page. Il passa la main sur son front, et lut:
«Mon mari m'a demandé de recueillir les mots et hauts faits de Simone, notre fille, âgée de trois ans et sept mois. Bien volontiers. J'en suis flattée, étant la mère de cet amour. Les dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve les yeux de son père quand il est bon avec moi, c'est-à-dire à l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois. Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, ça sera pour nous deux.»
Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette même chambre, comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: «Vous devriez écrire ce que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.» Corentine n'avait pas voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain, avant le déjeuner, l'album était acheté, la première page écrite. Ils étaient restés à la lire. Ils étaient descendus en retard, et madame Jeanne les avait grondés.
«Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais Simone. Elle avait le cœur gros, parce que le chat était mort dans la journée. «Maman, est-ce que je ne le verrai plus jamais?—Non.—Peut-être qu'il est dans le paradis?—Mais non, tu sais bien que le paradis est pour les hommes.—Alors, maman, les chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite chose qui monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de philosophie et de pensées sérieuses, a montré du doigt de grosses immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit ensuite les vases des cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est béni?—Pas du tout. Quelle idée?—Pas même le cœur?» Nous avons trouvé cela très remarquable, son papa et moi.
«8 juillet.—Sommes allés nous promener tous trois, en cabriolet, sous prétexte de visiter une vieille tante. Simone était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui nous ravit toujours. Elle saluait de la tête, à droite et à gauche. Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu, petite?—Je salue le blé, maman, il me dit bonjour.» En effet, de tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai pu me retenir d'embrasser Simone. Son père non plus, et à la même place. Ce qui m'a touché le cœur. Il y a des jours où il ne l'eût pas fait.»