— Ils disent : « Avez-vous un mari ? » Je suis bien forcée de répondre non, puisqu’il est mort. « Avez-vous un homme ? » — Pas davantage. — « Eh bien ! vous pouvez aller chercher ailleurs : avec quoi payeriez-vous votre loyer ? » J’ai beau leur répéter que je travaille, ils savent bien que ça ne suffit pas.
Le mot, si lourd de sens, ne parut pas étonner la mère à laquelle il était dit, et qui tourna la tête, en disant :
— C’est mon tour, je crois.
Elle détacha, en un tour de main, les épingles qui retenaient les langes de son enfant, lui laissa sur le corps une chemise à peine large de trois doigts, et soulevant et portant à bout de bras le petit qui étirait ses jambes arquées et grêles, elle le posa dans le plateau de la balance où chaque nourrisson était pesé à son tour. Elles étaient deux à suivre du regard l’aiguille de la balance, la mère et une jeune fille, dont la robe de ville était cachée sous une blouse de toile tombant jusqu’aux pieds, et qui inscrivait les poids sur des feuilles où chaque semaine elle ajoute une ligne. Les jeunes mères du quartier ont pris l’habitude de venir tous les huit jours au pèse-bébé. A chaque minute il en vient une nouvelle. La plupart s’en vont contentes, il y a un bel orgueil tendre dans le geste qu’elles font pour reprendre l’enfant et l’emporter.
— Il a profité ! dit-on autour d’elle. Ce n’est pas comme le mien !
D’autres passent, après l’épreuve de la balance, ou même avant, dans la salle de consultation. Là, je rencontre l’amie que je venais voir, celle qui a donné sa vie à la misère des autres, et qui est parmi elles la science abordable, la bonté et la paix. Elle est jeune aussi, elle porte la blouse d’infirmière ; elle a le don d’organisation, et l’habitude du monde qui souffre, moins aisée à prendre que celle du monde qui s’amuse, elle n’est ici une inconnue pour personne, on sait qu’il suffit d’être à plaindre pour être reçu.
— Voyez, me dit-elle tout bas, la mère de ce petit est phtisique ; c’est la sœur qui est venue. Il va moins bien, depuis la semaine dernière.
Derrière une table, un jeune médecin est assis et examine l’enfant, puis signe une ordonnance. Deux, trois, quatre, six enfants passent dans ses bras, pendant que je cause avec la directrice du dispensaire. L’un d’eux tousse, un autre a la fièvre, un autre est déjà maigre et bleu comme ceux qu’on ne reçoit plus ; un autre a le ventre ballonné et l’air sombre et à moitié bestial, et on apprend, en interrogeant la mère, qu’il a été nourri en Bretagne, pendant deux ans, et qu’il était robuste alors, et qu’« il buvait l’alcool comme de l’eau ». Une femme, tout à fait vieille, ou qui paraît telle, apporte un bébé de trois mois, qu’elle allaite. C’est la grand’mère ; elle a eu un enfant en même temps que sa fille en avait un, et comme elle a perdu le sien, elle nourrit son petit-fils. Après elle, entre une femme de vingt ans, jolie, blonde, aimable, qui s’assied adroitement, en faisant une gerbe avec les plis de sa pauvre robe. Elle a des dents éblouissantes, qui fleurissent son pâle visage. Elle soulève une mousseline recouvrant un paquet.
— Je vous apporte Charlot, dit-elle.
— Je le reconnais, dit le docteur. La diarrhée a disparu ?