— Mais, ajouta-t-elle, ce sont mes enfants qui sont les préférés et les gâtés. On vient les voir, on les aime, on m’aide à les faire vivre. C’est plus aisé que d’empêcher les parents de mourir jeunes. Le dispensaire a nourri plus de cent petits gars ou petites filles du quartier, l’année dernière, et en a soigné plus de six cents. La ville de Paris nous donne aussi.

— Combien ?

— Trois cents francs par an.

— Elle y gagne !

Puis, ramenées invinciblement, l’une et l’autre, vers le sujet vrai, qui n’est pas tant la manière d’équilibrer un budget que la manière d’aimer ceux qui ont si peu d’amis, hors les temps d’élections, nous avons parlé d’eux ; des préjugés qu’ils doivent sacrifier lorsqu’ils prennent notre main ; des haines qu’ils abandonnent, — non pas tous ni toujours ; — de leurs étonnements devant celles qui n’attendent rien d’eux ; de l’horizon de misère, qui recule à mesure qu’on essaie de l’atteindre ; des heures cruelles et des minutes inoubliables, où le bonheur des autres passe si près de nous que nous pouvons y boire.

— Tenez, me dit-elle, un jour que j’étais ici, avant les consultations, une de mes amies du faubourg, la femme d’un maçon, vint me voir. Elle avait sept enfants. Je la savais très courageuse et très fière. Comme elle ne me disait rien d’elle-même, je compris qu’elle était inquiète, et, comme le jour du terme approchait et que j’avais de l’argent par hasard, je lui offris de payer son loyer. Elle ne s’y attendait pas. Elle se mit à fondre en larmes. « Ah ! cria-t-elle, comment faire pour vous remercier ? » L’élan était si vrai que je répondis : « Embrassez-moi ! » Elle se jeta à mon cou, et je me sentis plus joyeuse qu’elle, de cette joie qu’on a causée, qu’on peut porter avec ses peines, et qui ne meurt pas du voisinage.

VIII
MONSIEUR JOSUAH

Puisque je m’occupe des pauvres, j’ai donc connu beaucoup d’artistes, ou du moins beaucoup de gens qui se disaient tels. C’étaient presque tous des hommes. Les femmes ne prennent ce titre que lorsqu’elles sont jeunes, et qu’elles peuvent y ajouter « lyrique » ou « dramatique ». Et c’est à peine un mensonge. Il n’a jamais trompé que ceux qui l’ont bien voulu. Les hommes persistent plus longtemps à inscrire sur leur carte de visite : « artiste peintre, sculpteur, photographe, ciseleur, tourneur, comique… », sur la pauvre carte qui a passé par tant de mains de concierges ou de cuisinières, a monté tant d’étages, en a tant descendu, et n’est pas revenue, chaque fois, avec vingt sous. La plupart ne peignent plus, ne sculptent rien, ne cisèlent que les routes de France en traînant leurs souliers, et ne jouent la comédie qu’à moitié, pour vivre, devant des spectateurs qui n’applaudissent point et se défilent volontiers. On les écouterait mieux s’ils n’étaient pas « artistes ». Le peuple qui peine dur, celui des campagnes ou des métiers, se défie de ces mendiants qui ressemblent à des rentiers par le vieux chapeau de soie, la vieille redingote, le vieux reste de prétention, ou l’accent, ou l’œil qui a vu trop de choses. Ils le savent, mais cette fausse noblesse les console peut-être. Ils y tiennent. Et puis, dans le nombre de ceux qui se disent artistes, j’en ai connu deux ou trois qui avaient dû l’être.

Josuah Orset fut même un peu de mes amis. Il avait un prénom admirable, et qu’il prononçait avec sentiment : « Josuah, mademoiselle, pour vous servir » ; il avait un nez de modèle, droit et long, des yeux demi-fermés, clignotants, luisants d’un reste de feu et d’un reste d’esprit, une barbe grise en queue d’hirondelle, de longs cheveux autour d’une tonsure, une vareuse autrefois noire, une habitude de la blague qui lui faisait croire, à lui-même, qu’il venait de quitter l’atelier ; il avait surtout, signe de la profession, une boîte à couleurs et un appui-main, qu’il portait en tout lieu.

Quels étaient le passé de cet homme, son état civil, son âge exact, la raison ou les raisons qui l’avaient fait déchoir, s’il avait eu un rang ? Personne ne l’a jamais su.