— C’est pas mes frères, c’est des gars. Je n’ai de frère que le petit.

— Ton père n’a donc pas de travail ?

Elle se tut.

— Ta mère non plus ?

— Elle est poussive.

Je sentis au cœur, comme une blessure, l’écho de cette parole animale. L’enfant eût dit de même, s’il s’était agi d’une jument, d’une truie ou d’une chatte. Elle n’avait d’ailleurs aucune intention d’injurier sa mère ou de m’étonner. C’était le mot de son monde et de son palier. Je demandai : « Où demeures-tu ? » Elle me jeta par-dessus son épaule un numéro et un nom de rue. Je ne rencontrai pas son regard. Elle écoutait, ardente, le cou tendu, les cris des trois gamins qui devaient suivre une haie, déjà loin. Et, ayant repris haleine, elle courut vers la même brèche, et sauta dans le champ pour les rejoindre.


Mai 1890. — Je suis restée trois ans sans avoir de nouvelles de Georgette. Elle m’avait donné une fausse adresse. Et puis la vie m’a empêchée de pousser plus loin mes recherches. J’ai tant d’autres clients, de ceux qui reviennent et de ceux qui passent, de ceux qui passent surtout ! La misère est si mobile de cœur et de logement ! Je n’avais pas oublié, cependant, la glaneuse de houille. Je la rencontrai un jour, inopinément, dans une maison où j’allais souvent, où je ne me doutais pas que sa mère habitât depuis plusieurs années. Elle me reconnut la première, et en ressentit une espèce de joie qui éclaira son visage de petite chèvre blanche. Je la trouvai grandie, trop grande pour son âge, et triste, dès qu’elle m’eut dit bonjour. Nous étions au bas de l’escalier, dans une maison de banlieue, pas encore vieille, pas encore sale, derrière laquelle on voyait, par la porte entr’ouverte du corridor, un jardin divisé en six, des choux presque partout, et un tréteau chargé de linge mouillé qui s’égouttait.

— Tu laves ?

— Je fais tout ; « elle » ne peut rien faire. Quand je suis rentrée de l’école, j’en ai, oui, du travail, et le matin, c’est la soupe, les lits… Heureusement qu’on n’en a pas chacun un.