8 septembre 1900. — Je me promenais, hier, sur le trottoir d’une grande avenue plantée, et je jouissais vivement de la douceur de l’air, et de la physionomie détendue, et de la flânerie de ceux qui se promenaient comme moi. Les dimanches de septembre nous font voir une ville que nous ne voyons ni si bien ni si complètement aux autres mois, une ville presque homogène. En hiver, en été, un joli chapeau en cache beaucoup de laids. Mais, en septembre, les jolies plumes, les jolis rubans, les jolies pailles sont à la campagne. Je m’amusais donc à observer cette foule toute populaire et à suivre l’étonnante descente de la mode à travers les classes sociales. La ville n’a plus que les petites copies à bon marché. Quand on voit la dernière transformation de ce qui fut une idée de luxe et de beauté, ce n’est pas le sourire qui monte aux lèvres, du moins pas aux miennes. Il faut se consoler en regardant les visages et le contentement d’être belle, si répandu. Je songeais ainsi, quand un couple me dépassa. Le fiancé était un ouvrier très jeune, imberbe, plus petit que la femme, amenuisé et réduit par l’alcool. Il paraissait très tendre, riait beaucoup sans aucun embarras, et ostensiblement serrait le bras ou la main gantée de sa compagne. Georgette était gantée : des gants de Suède couleur paille. Elle avait un chapeau d’au moins neuf francs soixante-quinze, de ceux qui ont du velours demi-soie et des roses demi-fines. Elle ne riait pas. Elle aurait même voulu qu’on fût très sage, très digne, très fier pendant cette promenade. Mais elle pardonnait tout au mari de demain, à celui qu’elle aimait et qui représentait pour elle la vie plus libre, peut-être même la vie oisive, ce grand rêve des pauvres. Un charme était en elle. Ses cheveux, séparés en bandeaux, soufflés, relevés, frémissants, ressemblaient à deux ailes de perdrix. Le jour l’enveloppait. Les promeneurs devinaient la joie rapide et la regardaient passer. Il y avait des femmes qui se détournaient après l’avoir considérée, à cause de l’émotion que font ces choses quand on se rappelle. Georgette m’avait reconnue. Mais il lui déplaisait sans doute d’avoir à expliquer nos rencontres. Elle me frôla l’épaule, fit semblant de s’intéresser à un groupe qui chantait, très loin, en avant, et ne salua pas.
Elle n’était pas mariée encore, puisqu’il y avait derrière elle, traînant la jambe, un couple de vieilles gens, oncle et tante, cousins ou amis, que les fiancés emmènent très souvent avec eux dans ces promenades de la veille, et qu’ils font boire dans les auberges.
16 mars 190… — Ce matin, j’allais vite, je traversais une petite rue toute bordée de boutiques minuscules, qu’entaillent des couloirs sombres, voûtés, ouvrant, au bout de vingt mètres, sur des cités ouvrières. Une femme, débouchant par un de ces chemins d’ombre, me heurta légèrement et, nerveuse, dit : « Pardon, madame, j’ai de si mauvais yeux ! » Nous nous regardâmes. Et avant que j’eusse parlé, deux mains se tendirent vers les miennes pour m’entraîner, et je vis les lèvres qui reprenaient :
— Venez ! oh ! venez, j’ai de la peine pour deux !
On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l’ombre et je l’écoutai se plaindre. Son mari la délaissait. Deux enfants étaient une lourde charge, et elle ne savait pas de métier, et la fabrique retient si longtemps dehors ! Les mains ne me lâchaient pas ; les yeux ne me quittaient pas. Elle se jetait vers moi, dans sa détresse, parce que, treize ans plus tôt, je l’avais plainte d’autre chose que de sa pauvreté.
Nous causâmes intimement, surtout de ses enfants, et des projets qu’elle me confierait en détail quand je viendrais la voir chez elle. Je promis.
— C’est que, fit-elle en me reconduisant au jour, moi je ne suis pas bien, vous savez… Voyez comme j’ai la peau blanche ! Je suis…
Elle eut un sourire, qui me fit mal, elle se souvenait, elle dit :
— Je suis poussive, comme l’autre.