Le deuxième acte allait finir ; Claude et sa mère étaient appuyés et penchés sur le devant de la loge, tout près l’un de l’autre. L’actrice qui jouait le principal rôle, — une très jolie femme que madame Cantereine trouvait même trop jolie, — déclara qu’elle allait se déshabiller. Elle se retira, en effet, au fond de la scène, à gauche, où était un lit à colonnes, dégrafa son corsage, et en deux temps, bras gauche d’abord, bras droit ensuite, l’enleva. Elle commença aussitôt à déboutonner son cache-corset. A ce moment, madame Cantereine poussa un petit cri, et Claude, le nouveau docteur, son Claude de vingt-quatre ans, sentit une main frémissante qui se posait sur ses yeux, et qui les fermait. Cela ne dura qu’une seconde, ce ne fut qu’un geste d’amour maternel. Claude n’essaya pas d’écarter la chère main. Il attendit qu’elle se retirât d’elle-même, puis, quand il la vit s’écarter, pendant que la mère s’excusait en riant : « Pardon, mon petit, cela a été plus fort que moi », il la saisit cette main amie, il l’attira sur ses lèvres, et, sans se soucier des regards ni des sourires, la baisa, et dit : « C’est délicieux de vous avoir pour maman ! »
Je pensais à cette histoire, en visitant, voilà quelques semaines, une exposition de peinture où figuraient exclusivement des œuvres de femmes. On m’avait assuré que madame Cantereine exposait. Pourquoi n’aurait-elle pas, elle aussi, fait un peu d’aquarelle ? Veuve, et moins que fortunée, pourquoi n’aurait-elle pas essayé d’ajouter à ses maigres rentes le produit de la vente de quelque œuvre d’art ?
Des professeurs, dans sa jeunesse, avaient dû lui apprendre à tenir un pinceau ou à travailler le cuir. Je fus sur le point de demander à l’un des surveillants : « Où est le tableau de madame Cantereine ? » et d’ajouter : « Je suis certaine qu’elle a un talent de décoratrice. Voyez-vous, monsieur, toutes les femmes ayant la vocation essentielle de la maternité, leur imagination va tout droit à la parure qui est la préface ou à la maison qui est le rêve dernier ; leur esprit s’y complaît ; leur finesse s’y emploie ; elles ne songent pas beaucoup à l’histoire : et comme elles ont raison ! »
Je traversai les galeries du premier étage, et je fus ravie d’avoir tant d’arguments à la fois pour appuyer ma théorie : de nombreux portraits, naturellement, quelques paysages, mais que de fleurs, et quel sentiment de la fleur ! Les vraies serres de la Ville de Paris, les voilà ! Et je descendis, cherchant toujours l’œuvre qu’aurait soignée minutieusement, et qu’aurait signée la main maternelle de madame Cantereine. Je trouvai bientôt, au rez-de-chaussée, les chefs-d’œuvre de cette exposition.
Une des exposantes avait peint, sur quatre feuilles de paravent, un paysage d’un dessin médiocre, mais encadré par des géraniums qui vivent, et qui respirent ; une autre avait combiné les diamants, les pierres fines, avec des émaux translucides, et fait des bijoux éclatants et simples, des bijoux qui attirent et qui retiennent, même les yeux des hommes, comme cette treille dont mon jardinier me disait : « Elle avait de si beaux raisins, mademoiselle, que tout le monde leur parlait ». Je leur parlai, moi aussi, et, continuant ma visite, j’aperçus, tout près de là, des mousselines peintes à l’huile, transparentes comme les émaux, et des vitrines pleines d’objets en cuir repoussé et patiné.
Assurément, madame Cantereine a choisi cet art intime et toujours demi-deuil. Reliures, pochettes, boîtes, porte-cartes, ceintures, buvards, que de patience, et d’adresse, et de tendresse autour d’une idée, qui finit par se laisser dompter et par entrer dans la peau d’une bête ! Ce tabouret a été acheté par l’État. Ces trois reliures sont vendues… Tiens ! celle-ci ne l’est pas : elle va l’être. J’ai deviné quelle main l’a dessinée. Sur le fond fauve du cuir, elle a semé deux bouquets d’alises pourpres, tiges noueuses qui montent parallèlement, se courbent, et élargissent leur double grappe au-dessus du titre d’or. La femme qui a créé cette merveille avait une âme profonde. Car, pour comprendre une fleur, ou des fruits, il n’est pas besoin d’une sensibilité aussi délicate. Mais, pour faire revivre une poignée de baies, pour choisir ce modèle-là, il faut un être doué pour le songe et pour la souffrance. Dans l’arrière-automne, et presque dans l’hiver, malgré le froid, malgré le vent, les baies résistent, alises, sorbes, cormes, baies de lierre et d’églantine, mûres à tête rouge. C’est tout ce qui reste de la splendeur de l’été ; c’est un peu de vie et de couleur qui se défend ; c’est une petite veilleuse au bout des branches, et qui tremble avec elles, mais qui ne s’éteint pas, et qui tout à l’heure rallumera l’incendie nouveau.
XVIII
LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT
Un matin, voilà six ans, je revenais d’assister à l’office du vendredi saint, et comme je demeure assez loin de l’église, j’avais vu se disséminer peu à peu les fidèles dont, pendant deux heures, mes yeux avaient reflété la nuque ou le profil connu. J’étais donc seule parmi les passants, indifférente au mouvement de la rue, anonyme sans doute pour elle, mince dame ou vieille fille qui s’appliquait à relever sa robe noire. La pluie avait tombé toute la nuit. Il ventait furieusement. C’est une tradition populaire, dans nos pays, que la semaine sainte ne va guère sans tempête. Au tournant de ma rue, je devinai que j’allais être abordée par un homme qui se tenait au milieu de la chaussée. Je le devinai, bien que j’eusse la tête penchée et le chapeau en proue dans le vent, parce que cet homme, en m’apercevant, s’était arrêté, et que je sentais son regard et sa pensée fixés sur moi. En effet, quand j’eus fait vingt pas en avant, il en fit trois de mon côté, et, saluant :
— Pardon, mademoiselle… Vous me reconnaissez ?