Ce pays de haut labourage me conquiert. En peu de temps nous gagnons la partie de la paroisse où commencent les premières pentes du cap Tourmente, et les forêts merveilleuses ne sont plus très loin. Les cimes des érablières ont une grâce qui retient. Il me semble que le sol est plus pauvre. Mais les cultures sont toujours bien encloses. Des fossés bordés de saules suivent le pli des pâtures. Nous entrons un moment chez M. Thomassin, qui est propriétaire de Valmont, vieil homme, tout droit encore, qui ressemble à un retraité de la marine.

—Venez au moins dans la grand'chambre? me dit-il.

Et nous allons dans la grand'chambre. La mère de famille arrive: des cheveux très blancs, des yeux très bleus, un visage doux; puis un gars de dix-neuf ans, géant magnifique et rieur, le torse serré dans un tricot de laine; puis une des filles, qui porte,—ce doit être la mode dans le comté de Montmorency, —un joli tablier brodé. La maison, dont nous visitons une partie, est double. Elle a trois belles pièces en avant, du coté opposé à la montagne. Dans la troisième, où est le poêle, il y a des provisions, la table à manger et des vaisselles.

—Voulez-vous goûter la tire?

La tire, c'est le sucre d'érable à l'état filant, une pâte brune dans le plat, dorée par transparence, où l'on pique la pointe d'un couteau. Je goûte la tire, et la déclare délicieuse, ce qui me vaut une demi-naturalisation canadienne. On cause de l'hiver, des terres qui sont encore bien froides pour le labour, et aussi de la race. En prenant congé de M. Thomassin, je ne puis me tenir d'observer tout haut, voyant l'homme au grand jour, à la porte de son royaume:

—Avez-vous l'air d'un de nos marins!

—Eh! monsieur, riposte-t-il, ça se peut bien: on est venu du comté d'Avranches!

Le cheval se remet à trotter, et nous conduit chez les Braun, qui ne sont pas plus prévenus de notre visite que ne l'étaient les Thomassin. La mère a eu dix-sept enfants; elle en a quatorze vivants. Sept ou huit jouent autour de nous dans la première pièce, et le plus petit dort dans un berceau d'osier, posé à terre. Vraiment, il y a une distinction et une dignité singulières chez la mère canadienne. Celle qui nous reçoit a sûrement passé plusieurs années de son enfance dans un couvent, comme presque toutes les fermières qui prennent là un degré de culture et de civilisation que les hommes n'ont pas. Elle a un visage ovale, grave et bon, que la jeunesse n'a pas quitté. Plus jeune, elle a dû ressembler à un modèle du Pérugin. L'un après l'autre, elle me présente les grandes filles qui l'aident dans le ménage, les petits qui jouent autour de la table, puis, regardant le dernier, qui dort, elle me dit:

—Je suis bien contente: je n'ai pas eu d'enfant cette année. C'est dur, voyez-vous, d'être toujours penchée sur le berbers et réveillée la nuit! A présent, on attend la récompense.

De quelle récompense voulait-elle parler? De l'éternelle? De l'appui que prêtent aux parents les enfants devenus grands? Les deux pensées étaient sûrement dans son esprit.