Je comprends que nous allons visiter un village comme il y en a, en France, plus ou moins loin de chacune de nos maisons de campagne. Mais non, je suis vite détrompé. A cent pas du château, lord H... m'introduit dans un atelier où travaille un vieil homme, rubicond avec des yeux gris et papillotants, et qui frotte, qui caresse de la main une haute colonne torse, tandis qu'un apprenti, au fond de la pièce, surveille le pot où bout la colle forte.
—Mon chef ébéniste, un artiste, un ami qui travaille pour la maison depuis quarante ans.
A quelques pas de là, dehors, nous rencontrons le scieur de pierres, puis, sous un hangar, les peintres, puis le charpentier, puis le maréchal ferrant; des ouvriers, à côté, battent des gerbes d'avoine; un des gardes-chasse passe et va vers les prés bas. A chacun de ces hommes, lord H... adresse la parole, affectueusement. Je les observe: bonnes têtes carrées, peu de mots, un salut sommaire, la casquette quitte à peine le crâne, mais le sourire est parfait, amical, de tout l'être à la fois; les mains vont d'elles-mêmes à celles du maître: il y a des siècles de confiance dans le plus petit de ces mouvements. Je reconnais des expressions de mes amis de la campagne, des plus anciens, de ceux qui ne finassent plus avec moi. Les nombreuses granges, les ateliers, les cottages en brique vernie, plus ou moins élégants selon le grade des employés, forment, autour de nous, un village où manquent cependant l'épicier marchand de grains et de faïence, le «buraliste», le boulanger reconnaissable aux trois miches d'or qui hachent le bas de sa fenêtre. Le temple, une église gothique, noire et charmante, avec ses pierres tombales toutes marquées du même nom, du même casque empanaché, des mêmes armes, lève sa tour au milieu d'une des futaies voisines.
—A présent, me dit lord H..., je vais vous présenter à notre fermière. Je vous préviens que c'est une dame fort importante.
Nous sortons de la rue boueuse, et nous traversons un jardinet aussi soigné que ceux des boarding houses de la côte anglaise, gazons bien tondus, fusains coupés en brosse et faisant clôture, corbeilles où achèvent de pâlir et de se dissoudre, dans les pluies d'automne, des dahlias simples et des bégonias de la petite espèce rose. La jeune fille de la maison est en rose, elle aussi; elle cousait à la machine, quand nous entrons, et elle se lève, appelle sa mère, forte matrone minaudière, coiffée en cheveux, et nous avons deux révérences.
—Ah! milord, je profite tout de suite de votre visite pour vous demander une réparation à laquelle nous tenons tant: qu'on agrandisse la fenêtre de la salle à manger, donnez-nous une belle fenêtre jusqu'au plafond, et large, large, et peinte en blanc!
Il faut vraiment être atteint de la fièvre mégalique—febris pejor, frequentissima—qui ruine tant de gens heureux, pour souhaiter un «home» plus confortable que celui de cette fermière. Un notaire de petite ville l'eût acheté tout meublé; un officier d'administration en eût rêvé trente ans, et joui peut-être en fin de saison... Tout ce qui sert d'idéal à des cantons entiers se trouve ici au grand complet: salle à manger, salon, office, cuisine avec fourneau de fonte du dernier modèle, laiterie, tout un étage de chambres au-dessus, des tentures d'étoffe dans les appartements de réception, des bibelots partout, des lanternes japonaises, des meubles de chêne ciré, plus de cinquante photographies encadrées, un piano, des tapis, un parquet, en un mot les témoins obligés du bonheur. En traversant l'office, j'aperçois, pendus par la patte au bout d'une ficelle, deux perdrix grises et un jeune ramier. Lord H... a dû faire semblant de ne pas les voir.
Il m'invite à visiter son habitation de la cave au grenier, et nous employons la dernière heure de la matinée à parcourir les dépendances, à inspecter tous les services de cette habitation seigneuriale, y compris la boulangerie qui fabrique le pain de luxe et le pain de ménage, et la brasserie d'où sort la bière commune. Avant de rentrer au salon, il va s'informer de la santé d'une vieille femme,—la nourrice des enfants,—qui a ses appartements, pour toujours, sous le toit familial. Et je reviens au salon; on m'interroge, et quand j'ai raconté quelques-unes de mes impressions, deux jeunes femmes, qui sont invitées à déjeuner, disent chacun un mot joli. La première dit:
—Le temps des très grandes habitations est peut-être passé; elles supposent une féodalité acceptée.