CHASSE AU RENARD

Nous roulons en automobile, vers le nord-ouest du Yorkshire.

Matinée fraîche de la fin d'octobre, pas de vent, terres presque sans relief.

La pluie a l'air de ne tomber que par habitude, elle est lasse et lente; lord H... affirme qu'elle va cesser. Je le souhaite sans y croire. «Vous verrez, dit-il, c'est une belle journée qui se prépare. Oh! le petit renard n'a qu'à se bien tenir!... Mais je vous fais mes excuses: vous ne trouverez pas les chasseurs en habit rouge avant le premier novembre... Un peu de vitesse, John! Nous apercevrons tout à l'heure les futaies de Bramham.»

En attendant, il tire d'un sac de voyage une provision de chocolat et, après en avoir offert à lady H... et à une jeune femme dont la tête rose et blonde, au fond de la voiture, sort tout ébouriffée d'un amas de fourrures brunes, il baisse la glace de devant et donne une tablette aussi à Tom, le premier cocher, qui vient avec nous, je suppose, pour juger certains chevaux irlandais qu'on doit présenter à mon hôte. L'auto file à toute allure, sur la route déserte, sous la pluie tenace, et la boue gicle tout autour, en gerbes et en balles.

Vers neuf heures, les terres commencent à monter; derrière le rideau de la pluie, lamé d'argent par les grosses gouttes qui tombent encore, une bande violette, régulière, se lève au-dessus de l'horizon, à gauche. Elle commence à un mille de nous peut-être, mais, à mesure que nous courons, elle se prolonge, elle se déroule, elle naît de toutes les brumes qui la cachaient, et qui fondent quand nous approchons, et qui la montrent. C'est le parc de Bramham.

John donne un coup de corne, et tourne. Nous descendons dans un chemin qui n'a aucune apparence d'avenue; nous passons une barrière gardée par une maisonnette ruisselante de pluie et verdie par la mousse; nous montons à travers un massif d'arbres, et, au moment où la voiture atteint le sommet de la côte, le soleil paraît. Si pâle que soit la lumière, quelle splendeur nous en vient, et quelle joie! Devant nous, un parc des contes de fées: des prairies illuminées, qui ondulent, des groupes d'arbres lourds, encore feuillus et tout fumants, des lointains de futaies bleues, des éperons plus proches qui entament l'herbe et le soleil, des criques, des entrées sous bois, et là, partout, des nappes de fougères, d'un modelé souple, ardentes sur les lisières, et qu'on suit sous les branches, et qui reçoivent l'ombre sans cesser d'être claires. On arrête l'auto. Lord H... se lève, sourit d'un sourire de plaisir et d'orgueil, fait de la main un signe de bienvenue.

—Ah! la voici!


Il n'en dit pas plus. Je regarde. Du château invisible, d'une clairière de forêt, du tournant d'un massif, de je ne sais où, une femme accourt au grand galop de son cheval blanc. On ne peut voir encore son visage, ni ses cheveux, ni la coupe de sa jupe. Mais comme on devine son âge et la moitié de son âme! Elle est jeune, j'en suis sûr, elle a une jolie taille, elle monte à ravir, elle aime la chasse, le cheval, l'air vif, le parc, l'Angleterre et la vie. A toute allure, elle descend un raidillon au milieu des prairies, elle saute un ruisseau, tourne un groupe de hêtres, fond sur nous comme si elle chargeait en bataille, s'arrête à trois pas de l'auto, répond au sourire de lord H., et dit: