A ce moment, un cri suraigu, prolongé, quelque chose comme un son de clarinette éperdue. C'est le Forward. Aucun aboiement des chiens; aucun appel de corne.

—Il a vu le renard! me dit le maître d'équipage, qui met son cheval au trot.

Tous les chasseurs se pressent dans le chemin qui monte un peu. Plusieurs entrent sous bois. Nous y entrons bientôt tous. Piqueurs et chiens ont disparu, fondu sans donner de nouvelles. Les chevaux s'ébrouent; ils trébuchent sur des branches mortes que la mousse cachait; un faisan part, éblouissant, puis une bécasse; les chasseurs à tir saluent l'oiseau d'une exclamation involontaire; le sous-bois devient clair, les arbres ont du ciel et des nuages jusqu'au-dessous de la fourche: c'est la sortie de la futaie, tout le monde rallie, nous arrivons en paquet à la barrière ouverte, comme des grains de plomb à la gueule d'un fusil... Et alors, alors, dans une prairie immense, les quarante chevaux se lancent à fond de train. Derrière le grand pur sang noir, qui mène la course, ils filent en ligne droite, ils cherchent à dépasser le voisin, ils l'éclaboussent, ils vont le mordre, ils font honneur à l'avoine du Royaume-Uni, à la belle piste verte qui sonne comme une caverne; ils emportent des cavaliers plus ou moins enivrés par la vitesse, mais tous attentifs à serrer les genoux. Personne ne tombe; il n'y a qu'un chapeau qui s'envole. On traverse à la débandade un boqueteau, et la course effrénée reprend, et de lui-même l'escadron se reforme. Quelques amateurs ont rencontré une superbe palissade, haute et vieille, et se sont hâtés de la sauter,—je crois même qu'ils l'ont écrêtée,—mais le cheval noir du maître d'équipage, avec un à-propos dont je l'ai remercié tout bas, a découvert une brèche. Et la seconde prairie coule sur nos étriers, les bouquets d'arbres grossissent, frissonnent, nous frôlent et entrent dans le passé. Où sont les chiens? Où est la chasse? Nous traversons un champ, puis un autre. Les haies sont claires. On se met au trot, on se met au pas. Nous voici dans une pièce de terre montante, et j'aperçois les piqueurs tout au bout. Les grands chiens tricolores galopent en tous sens; ils ont perdu le renard; ils sont toujours muets; j'admire l'extraordinaire rapidité de leur quête; je me souviens de ces ombres tournantes, de ces randonnées des chiens qui chassent la martre, dans les nuits de lune. On ne perd pas de temps. Cinq minutes au plus, après le défaut, mon voisin, un Anglais massif, se penche, et me dit cette phrase aérienne:

—Les voies du renard sont légères!


Nous sommes battus. Nous piquons par les chemins, en trottinant, vers un autre bois. Une demi-heure ne s'est pas écoulée qu'un second «Forward!» aussi aigu que le premier, m'apprend qu'un second renard a quitté son gîte. Je le suis un peu de temps; mais je dois prendre, à la fin de l'après-midi, un train qui me ramènera à Londres. Lord H... m'avertit qu'il faut se hâter, et, pour me consoler:

—Je vous ménage une surprise, me dit-il.

O phrase que j'ai entendue si souvent quand j'étais jeune! En ce temps-là, elle était toute-puissante. Elle le fut encore une fois, peut-être pas la dernière, et j'eus raison d'y croire.

Revenus au château, nous traversons le rez-de-chaussée incendié, et, par un perron tout moussu, nous descendons dans les jardins. Comme elle est jolie, d'un dessin ferme et d'une proportion juste, cette pelouse allongée, qui se termine en éventail au pied d'une terrasse demi-circulaire plantée d'arbres! On jurerait...

—C'est curieux, dis-je à mon guide, de retrouver ici, dans le Yorkshire, les architectures de Versailles.