Au lever du jour, nous étions, depuis longtemps déjà, devant Ajaccio. Une voix d'enfant s'éleva du quai, et vint à moi à travers le hublot. Elle disait: «La mattinata è bella.» Je remontai sur le pont. C'était vrai. La clarté était vive, et vif aussi le vent; les derniers passagers quittaient le bord et suivaient leurs bagages; j'avais devant moi, au delà du quai, une promenade plantée d'arbres aux feuilles grêles, puis une rangée de façades larges, hautes, sans ornement, mais peintes de couleurs claires. Il y en avait deux ou trois roses, une mauve, une verte, une grise et plusieurs de cette teinte jaune, paille d'avoine, d'orge ou de froment, que les maçons de la Riviera nomment terra d'ombra. D'autres maisons, en arrière, commençaient à s'élever sur les pentes, devenaient de plus en plus petites dans des jardins plus grands, et finissaient par n'être plus, à mi-montagne, que des points de lumière dans des bois. J'avais oublié les Sanguinaires, mais toute l'Italie était venue à l'appel; je revoyais des matins pareils à celui-ci; des ports fameux et des marines inconnues au pied des monts, comme des fruits tombés et éclatants, des plages où la mer est bleue d'abord et violette dans les ombres; des bouquets de palmes au-dessus d'un toit; des courbes lointaines de golfes qui semblent peintes sur de la nacre; des campagnes où le vert clair ne domine jamais; et chacune de ces images en passant, demandait:

—Me reconnais-tu?

Moi, je ne voulais pas avouer; je cherchais à me souvenir de mon histoire, je répétais tout bas: «La Corse, île française, conquise et réunie une première fois à la couronne royale sous Henri II; cédée définitivement par Gênes en 1768.»


Descendu à terre, je traverse une avenue de palmiers-dattiers qui portent des dattes mûres. Malgré l'heure matinale, il y a des Ajacciens dans la rue. Deux femmes descendent, vêtues de sombre, portant sur la tête, en équilibre, des paniers ronds pleins de murènes, de dorades et de congres; elles marchent bien, le buste immobile. Une toute jeune les suit, avec un chevreau dans les bras; elle est jolie, elle a, comme son chevreau, des yeux qui vont glissant jusqu'au coin des paupières longues; des enfants jouent sur le trottoir, déjà sales magnifiquement; deux hommes s'avancent en sens contraire, sur la chaussée, ils s'abordent, j'entends l'éclat contenu de leur voix de basse-taille, j'imagine qu'ils vont se séparer et aller chacun à ses affaires: non, ils montent ensemble vers la place du Diamant, choisissent un banc, tournent le dos à la mer parce que le vent souffle du large, et s'installent avec soin, avec habitude, pour commencer à ne rien faire. Ils doivent parler de questions municipales. La sévérité ne leur fait pas défaut, ni la passion cachée, ni le sourire bref quand ils voient passer un autre homme. Et les souvenirs d'Italie continuent à m'interroger.

—Les reconnais-tu, ces deux-là qui palabrent? Ils sont de Naples, ils sont de Florence, et de la rivière de Gênes...

J'ai répondu:

—Ils sont de partout! Je les ai rencontrés à Bergen. Laissez-moi en paix!

Quelle fraîcheur sortait de la mer et baignait toute l'île! Il y a de ces matins, entre le printemps et l'été, où l'air porte celui qui marche, comme l'eau porte un nageur. Par les chemins, j'arrivai vite en haut de la ville, et je continuai de monter, à travers les jardins, sans vouloir céder à la tentation de me retourner. Je cherchais la bonne place, la pointe de roche d'où l'on voit tout. Et la route, en attendant, m'amusait, avec ses sous-bois d'olivettes bien mouchetés de soleil, sa poussière de haute lisse écrasée par les roues, ses bouts de haies de figuiers de Barbarie, ses aloès, levant en plein ciel la tige sèche de l'ancienne fleur, que les hirondelles, bien sûr, prenaient pour un poteau télégraphique, car elles se posaient dessus. Dans cette campagne silencieuse, vivante seulement par l'âme du vent et l'odeur de ses bois, je découvris enfin une terrasse abandonnée, envahie par les herbes, au milieu de laquelle s'élevaient des degrés de pierre et un petit temple grec soutenu par quatre colonnes. Des cyprès flanquaient le tombeau. Toute la poésie du golfe appartiendra aux promeneurs qui viendront là. J'eus, en me retournant, l'émotion rare, impétueuse, dominatrice, des grands paysages du monde. Que ceux qui l'ont éprouvée une fois essayent de bâtir en eux-mêmes, avec les pauvres mots que voici, le décor merveilleux dont les plans sont si nets et si bien accordés: des cyprès noirs, un immense éperon de montagne qui descend, couvert d'oliviers ronds, la ville d'Ajaccio, formant la pointe, aiguë et blanche, la mer au delà très luisante à cause du matin et de la brise, et, au delà encore, enveloppant le golfe à triple et quadruple rang, les montagnes de la Corse, violettes au bord de l'eau, mauves et neigeuses au bord du ciel.

Pour la troisième fois, le souvenir des côtes voisines me revint en mémoire, et je dis: