Le matin du samedi saint fut d'abord tout tranquille et ordinaire. Chacun travaillait, flânait, fumait, dormait à son habitude. Quelques hommes, un balai sur l'épaule, et chargés sans doute d'un balai public, inspectaient le boulevard et ne remuaient la poussière qu'après en avoir délibéré. Des jeunes filles se promenaient, deux ou trois ensemble, nonchalantes et dignes, sous les arbres municipaux, très saluées, voulant l'être, mais évitant parfois de poser leur regard, à cause du feu noir dont il brille. Tout à coup, les cloches se sont mises à sonner. Et aussitôt cent pétards ont éclaté autour de moi, dans la rue, sur les balcons, dans les corridors; des gamins ont allumé des fusées, des chandelles romaines, des soleils tournants et toutes sortes de pièces d'artifices dans la lumière du plein jour. Tout Corte a crépité pendant une heure. Les belles jeunes filles ont abordé une bande d'amies qui se promenaient, comme elles, dans le jardin clair et peuplé. Elles n'ont pas dit: «Bonjour», comme elles font d'habitude. Elles avaient la permission des cloches; elles ont dit: «Buone feste!»
III
BASTIA.—LE CAP CORSE
Il est difficile, quand on a seulement traversé une ville, de dire d'elle autre chose que ceci: elle est blanche; elle est grise; elle est bâtie sur une colline ou étalée en plaine; elle bruit ou elle dort. Dès qu'elle a un passé, une ville est pleine de mystère; elle a ses monuments non classés, quelquefois les plus émouvants; ses jours de beauté calme, ses heures de travesti; ses mœurs, son humeur et son ambition, qui n'est souvent qu'une jalousie. Je n'en sais pas tant sur Bastia. Mais j'ai vu qu'elle est capitale évidente et consciente, d'esprit vif et agité, industrieuse et peu aidée, habitée par une population fort mêlée, qui cherche des chefs d'entreprise, des hommes d'initiative, des inventeurs de richesse, et qui trouve surtout des fonctionnaires et des politiciens. Bastia voit la côte italienne ou la devine. Elle est à quatre heures de Livourne. Elle parle avec complaisance de cette voisine qui paie bien, avec laquelle le commerce est actif et pourrait être considérable. J'ai assisté au départ d'un lougre qui s'en allait caboter avec Caprara, Elbe, Monte-Cristo, les belles îles renflées et bleues sur la mer, qui sont en ligne devant Bastia. J'ai entendu dire à un importateur de grains: «Je vais souvent à Florence: nous y sommes un peu chez nous.» Et en entrant, près du vieux port, dans l'oratoire de la Conception, j'ai cru retrouver une église de Rome décorée pour la fête du saint. C'étaient les mêmes sculptures opulentes, noircies par le temps et par la fumée des cierges, et les mêmes pentes de damas rouge tendues sur les pilastres. Dès qu'on met le pied sur la terre de Corse, cette comparaison vient à l'esprit, et je l'ai notée déjà; elle vous suit et vous poursuit: mais à Bastia elle se précise, et l'Italie à laquelle on pense, c'est l'Italie fine, trafiquante et artiste.
—N'exprimez pas cette opinion devant des gens de la campagne, me dit mon ami N..., vous pourriez le regretter. Appeler Italien un paysan corse, c'est l'offenser, et si vous avez le malheur de l'appeler Lucquois, vous le provoquez. Gardez-vous! Bien des violences n'ont pas eu d'autre cause.
Le soir même, j'avais la preuve que mon ami ne se trompait pas. C'était le soir de Pâques. Malgré le libeccio qui soufflait en tempête et qui rendait la route deux fois rude pour nos chevaux, nous montions vers le col de Teghime. Les collines se succédaient, de plus en plus hautes, rangées d'éperons superbes, tous orientés du côté de la mer. Ils portaient sur leurs flancs des terrasses plantées de vignes et soutenues par des murs, d'autres plantées d'orangers, d'autres d'amandiers ou d'oliviers, et l'épaisseur de la verdure croissait au bas des pentes. Nous regardions ce paysage dont les détails se multipliaient à mesure que nous montions, mais qui restait le même et magnifique: la mer à notre gauche, toute fouaillée et charruée par la bourrasque; une bande de terre inculte; l'étang de Biguglia immobile et terne comme du mercure oxydé; plus près de nous, la plaine, et, au delà, les montagnes qui se levaient. Et précisément à mi-montagne, en face de nous, à deux ou trois kilomètres, j'aperçus une flamme. Elle s'éteignit; une spirale de fumée tourna au-dessus du maquis et prit le vent; une tache cendrée apparut dans le vert, puis un point rouge qui grossit, puis des flammes, des flammes, des flammes qui galopèrent.
—Encore un incendie! fit mon ami N...