—Et en quelle année quittiez-vous la Grèce?

—Monsieur, nos parents nous ont raconté que ce fut en 1676.

L'œil seul exprimait, luisant à l'angle de la paupière, la parfaite conscience qu'on était noble et d'une race célèbre avant même la latine.

Ces Grecs sont venus de Sparte ou d'ailleurs, en faisant un détour. L'histoire va-t-elle jamais droit? Ils étaient huit cents. Ils fuyaient les Turcs, dont le voisinage fut toujours rude. Sur deux navires, dont l'un s'appelait le Saint-Sauveur et portait l'évêque Parthénios Calcandy, ils firent le voyage que tant de leurs ancêtres, tant de rhéteurs, de poètes, de marchands et tant de statues de marbre ou de bronze avaient fait avant eux. Ils vinrent vers l'occident latin, contournèrent l'Italie, et abordèrent en Corse, où ils s'établirent d'abord à Paomia. Ils y vécurent à peu près heureux pendant cinquante ans, puis des querelles de race, leur refus de se révolter contre les Génois, les obligèrent à quitter Paomia pour Ajaccio. Ils se trouvaient là lorsque l'île fut cédée à la France et M. de Marbeuf nommé gouverneur. M. de Marbeuf s'intéressa à la colonie. Avec les délégués de la nation, j'en suis convaincu, il chercha un territoire où les enfants émigrés de Lacédémone connussent enfin le repos. Je l'entends leur dire: «Choisissons une contrée peu habitée, qui vous rappellera la patrie, son sol pauvre et pierreux, mais où le laurier peut vivre et l'amandier aussi, son ciel lumineux, sa mer tout de suite bleue et profonde.» Ce fut Cargèse.

L'église grecque a de vieux bois peints, que mes guides d'un moment me montrent avec amour, en répétant: «Ceci a été apporté par nos ancêtres»; un saint Jean-Chrysostome, un saint Basile, un saint Grégoire-de-Nazianze, une Vierge entourée de saint Spiridion et de saint Nicolas, un saint Jean-Baptiste qui a deux ailes comme un ange... Je ne regarde pas sans émotion ces images transplantées et ces hommes qui n'ont pas tout à fait cessé de regretter Sparte.

Le soir, nous sommes à Ajaccio. Je revois la place du Diamant, et les groupes nombreux des buveurs d'air, et le golfe qui est tout transparent, comme si la nacre de ses coquillages l'éclairait en dessous. Nous devons, demain matin, partir pour le sud de l'île, pour Sartène et Bonifacio.

VI

D'AJACCIO A SARTÈNE—LA POINTE DE SILEX—L'ARRIVÉE A BONIFACIO

La route d'Ajaccio à Sartène, après les vergers qui enveloppent la ville, est tout maquis et tout parfum. Elle n'atteint pas de grandes hauteurs. On franchit seulement, sans s'élever à plus de sept ou huit cents mètres, une suite de contreforts, orientés du nord-est au sud-ouest, et qui tombent dans la mer. La carte n'indique presque aucune forêt. Je crois qu'il existe des villages, et que nous en avons traversé un petit nombre. J'ai encore, dans la mémoire des yeux, et si nette que je la dessinerais, l'image d'une auberge borgne, au sommet d'un mamelon sans un arbre, sans un sentier apparent, et d'une jeune femme, debout sur le seuil, qui faisait de la main le geste d'un oiseau qui s'envole et qui plane: «Bon voyage! Comme vous allez vite! Êtes-vous drôle!» tandis que l'homme, assis près d'elle, son fusil posé en travers, sur les genoux, crachait à terre par deux fois, pour montrer son dédain. Je me souviens que nous avons croisé quelques charrettes étroites, chargées de châtaignes. Mon compagnon me promettait de me donner la recette du castagnaccio qui est une galette, et des fritelle, qui sont des beignets de farine de marrons. Le paysan nous laissait passer, sans interrompre sa méditation sombre, et mettait son orgueil à ne pas lever les paupières. Mais, le plus souvent, nous montions et descendions des pentes désertes. Je vous souhaite de voir ces vallées incultes, où les lignes du sol n'étant jamais rompues, ni par une maison, ni par un arbre, on connaît d'un regard tout le relief de la terre. C'est une harmonie qui étonne nos yeux déshabitués. Vallées infiniment précieuses, qui ont l'air de n'être à personne. La plus belle, je crois, est celle qu'on découvre du haut du col de Saint-Georges. Elle est profonde, elle est si vaste que les montagnes qui font cercle autour d'elle finissent par être bleues, mais sa couleur dominante, elle la tient du buis et de l'arbousier, feuilles qui se marient bien, feuilles d'un vert marin, qui ont un or secret que n'a jamais le laurier, et qui servent comme lui de raquette au soleil. Joie de regarder l'ample coupe où l'homme n'a rien bâti, rien taillé ni ruiné, joie de suivre jusqu'à l'horizon ces longs reflets en écharpes, et pareils à ceux des fourrures, et que ne vient pas briser, comme dans les forêts vues de haut, le moutonnement des cimes inégales? Le maquis est un souple vêtement... Ah! que font-ils? Je ne les avais pas aperçus d'abord. C'est la fumée qui les a trahis. Maintenant, c'est la flamme. Ils sont là, deux hommes, à la lisière d'un bosquet merveilleux d'arbousiers et d'yeuses, à cent mètres au-dessous de la route. L'un deux courbe les branches, les casse, les jette sur le brasier que l'autre attise avec un pieu. Déjà le feu a pris. Il s'oriente. Les grandes chenilles rouges courent sur le sol, grimpent au tronc des arbustes, saisissent la tête encore verte qui flambe d'un seul coup, et qui retombe en étincelles. Ce soir, combien d'hectares de maquis seront consumés? L'incendie ne va-t-il pas gagner toute la vallée? Qu'importe à ces bergers, s'ils détruisent le bien communal ou celui de leur voisin? Dans trois mois, quand la cendre aura pénétré la terre, les chèvres trouveront des brins d'herbe frais, entre les racines calcinées du maquis.