II
CHASSE A LA BALEINE
15 juillet au soir.—Nous avons pris, à Tromsœ, de nouveaux pilotes pour le Spitzberg, un veilleur chargé de signaler les glaces, des porteurs et chasseurs norvégiens, quatre lapons, et sept poneys qui sont hospitalisés sur l'avant du navire, dans les baraques capitonnées. Les Lapons ont un costume «sensationnel». J'ai une si grande confiance à l'endroit de la couleur locale que je suspecte jusqu'à la nationalité de ces hommes aux jambes grêles serrées dans des culottes de cuir, coiffés d'une casquette à haute forme ornée de découpures écarlates et jaunes, enveloppés dans des peaux de rennes et ceinturés à la hauteur des hanches. L'épaisseur, l'exubérance, l'insolence de la houppe de laine rouge qui surmonte leur coiffure sont les indices presque certains d'un déguisement professionnel. Plusieurs de ces Lapons le sont peut-être par nécessité, mendiants qui vendraient moins aisément des bois de rennes et des souliers poilus, s'ils portaient un costume moins voyant et plus authentique. Certains ont cependant l'œil allongé, les pommettes saillantes et la saleté du vrai Lapon. Les touristes s'écartent volontiers quand, par hasard, un de ces chasseurs au lasso s'approche. Et ce n'est pas par respect qu'ils le font.
S'il est permis de douter de la pureté de race de ces Lapons, l'origine norvégienne des autres voyageurs récemment embarqués est certaine. Les deux pilotes sont de rudes marins, dont le plus âgé ressemble étonnamment à un vieux phoque tout blanc qui aurait le nez rouge. Le veilleur, dont j'aperçois, sur la passerelle, la longue barbe rousse tordue par le vent, et le visage placide et hâlé, et les yeux de goéland, est bien de pure espèce scandinave. Il en est de même de l'armateur, M. Johanny Bryde. Celui-ci, gentleman, de corps solide et d'esprit avisé, habite, à l'entrée du fjord de Christiania, la petite ville de Sandefjord, d'où il expédie ses navires baleiniers dans l'océan glacial, et où il monte, en ce moment, une raffinerie d'huile. Cette industrie était monopolisée, je crois, par l'Angleterre et par l'Amérique. Il parle bien français. Nous causons, pendant que le bateau, dans le vent qui souffle, laisse en arrière, une à une, les dernières pointes de la Norvège.
La chasse à la baleine n'est plus ce qu'elle était autrefois, quand les Hollandais, en une seule campagne, au XVIIe siècle, pouvaient tuer comme il arriva, dix-huit cents baleines franches. Si l'on songe qu'une baleine franche vaut de trente à quarante mille francs, on s'expliquera l'acharnement des chasseurs. Mais, la conséquence était fatale: la baleine franche a presque disparu. Celle qu'on chasse aujourd'hui est plus grosse et d'un prix bien moindre; elle atteint trente et même trente cinq-mètres de longueur, et peut rapporter une somme variant entre trois et six mille francs. C'est la baleine bleue, le balénoptère, ou, comme disent les pêcheurs, la baleine foncière. Ils veulent exprimer par là qu'au lieu de flotter, comme l'autre, quand elle est morte, elle coule au fond de la mer. Et la chasse au harpon lancé à la main, ou au fusil, ne peut plus réussir. Il faut le harpon lancé par un canon, et auquel est adaptée une fusée, une sorte d'obus qui éclate dans le corps de la baleine et la tue presque toujours. L'animal peut cependant n'être que blessé. Alors, il plonge; le câble qui attache le harpon au bord du bateau baleinier se déroule, et le petit navire est entraîné à une vitesse énorme, qu'on évalue à plus de vingt milles à l'heure. Mais les bateaux sont bons, et le danger, ce n'est pas d'être coulé par une baleine; c'est, pour le pointeur, de tomber à la mer, d'avoir les jambes saisies et coupées par le câble; c'est, pour tout l'équipage, le froid, la tempête, la fatigue extrême.
—Vos hommes sont Norvégiens, naturellement?
—Tous les équipages qui chassent la baleine, dans le monde entier, sont norvégiens. Quand un de mes trois vapeurs, qui opèrent sur les côtes du Spitzberg, a capturé une baleine, il rentre, avec sa prise à la remorque, à la baie de la Recherche, où j'ai une usine flottante. La baleine est dépecée. Avec le lard on fait de l'huile, avec les fanons on fait des «baleines» de corset et d'excellent «crin végétal», avec les os ont fait de l'engrais, et, depuis quelques mois, avec la chair, on a commencé à faire du saucisson.
—Ce doit être excellent!
—De la chair de bœuf, monsieur; j'en ai mangé sans être prévenu...
—Avec des carottes nouvelles, c'est un plat de restaurant, dit quelqu'un qui passe.