III

LES TERRES DU SUD

18 juillet.—Nous mouillons dans la baie de la Recherche. Des montagnes forment une dentelure énorme, inégale et continue autour du fjord, comme en Norvège: mais ici les montagnes sont blanches au sommet, ou largement striées de neige, et, de loin en loin, deux d'entre elles s'écartent, pour laisser couler vers la mer un de ces grands glaciers à pente faible, que termine une falaise de glace, coupée verticalement.

Le temps n'a pas cessé d'être beau. Nous sommés enveloppés de terres inhabitées, mais la baie n'est pas déserte. Je compte une dizaine de bateaux près de la côte ouest, bateaux-usines le long desquels sont amarrés des cadavres de baleines en putréfaction, vapeurs baleiniers arrivant du large et traînant à la remorque une baleine dont le ventre blanc brille comme un petit iceberg, goélettes chargées de barils. Au milieu du courant, un grand paquebot à l'arrière duquel flotte le pavillon allemand: c'est l'Oceana, de Hambourg, qui a visité l'Islande, a débarqué hier ses trois cent cinquante passagers dans l'Advent bay, et va repartir tout à l'heure pour l'Europe.

Le fond du fjord est admirablement composé et coloré. Qu'on imagine deux vallées séparées par une chaîne de pics: une vallée de glace et une vallée de mousse. La vallée de glace est à gauche; elle monte de la mer au ciel; elle est couverte de neige immaculée; elle a un front de falaise de plus de mille mètres de longueur et d'une vingtaine de mètres de haut, blanc presque partout, veiné çà et là de transparences vertes ou bleues. La vallée de mousse paraît sombre à droite. Mais, quand l'œil a fait un peu de chemin, depuis le bord vaseux jusqu'aux cimes où toute la neige n'a pas disparu, il voit bien que, même ici, le printemps est nuancé. Elle verdit à la pointe, cette mousse qui vient de rencontrer le soleil. Elle a des glacis tendres sur ses longues pentes dorées.

Nous avons hâte de débarquer, à cause de l'intolérable odeur qu'exhalent les chairs putréfiées et les graisses en fusion des baleines. Les mouettes, au contraire, et surtout les stercoraires, attirés par milliers, volent au-dessus de l'eau, se posent en grappes à l'arrière des navires, dans le courant où passent les déchets des usines flottantes, ou même s'abattent en nuées autour d'un homme que nous apercevons, debout sur la carcasse flottante d'une baleine et creusant, à coups de hache, des tranchées dans cette pourriture. A peine sommes-nous descendus sur le rivage que la poudre se met à parler, je trouve même qu'elle bavarde: les pétrels de la baie de la Recherche, s'ils se racontent des histoires pendant la nuit polaire, pourront dire à leurs petits qu'il y eut une cruelle journée, pendant la grande lumière de juillet. La pointe où les chaloupes nous ont laissés est vaseuse, ravinée par les torrents qui tombent de tous les sommets, mouillée encore par le lent dégel du sous-sol. Quelques fleurs y poussent quand même, sur des mottes qui doivent être invisiblement retenues et ancrées par la glace. Cette vie superficielle, si prompte à naître, destinée à mourir si vite, émeut secrètement plusieurs de ceux qui ne chassent pas. Je le vois à la tendresse du geste et au sourire pareil de deux jeunes femmes, qui se penchent en même temps vers des touffes d'anémones à cœur vert et de saxifrages roses, se relèvent, observent chacune la misère des racines et des feuilles qui ont tant souffert, la beauté de la fleur qui est née de là, et se taisent.

Un groupe de voyageurs espagnols fait l'ascension d'un pic; d'autres sont allés chasser dans le fond de la baie; je me borne à escalader une moraine et à faire une promenade sur le glacier voisin, à cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au retour, sur la plage, les touristes de L'Ile-de-France rencontrent ceux de l'Oceana. C'est une rencontre muette: nous sommes des inconnus les uns pour les autres, et nous ne sommes pas des naufragés. Mais, peu de temps après, quand l'Oceana, que nous avions saluée en arrivant, quitte la baie de la Recherche et prend le large, elle nous dit au revoir avec tous les trémolos de sa sirène, et, courtoisement, fait jouer la Marseillaise par la fanfare du bord. Nous apercevons même, sur le pont du navire allemand, des mouchoirs qui s'agitent et des mains qui disent au revoir.

Des chasseurs, au bord de la vallée de mousse, ont vu une bande d'eiders. M. de B... rapporte deux petits renards bleus. Les goélands morts restent sur le rivage, on ne les relève pas. Et ils volaient si bien, pour le plaisir même de ceux qui les ont tués! Le recensement des armes et munitions vient d'être fait: il y a à bord 78 fusils ou carabines, 77.588 cartouches et 39.000 plaques photographiques,—qui sont des munitions aussi, et non sans danger. Quels chiffres éloquents! Et ce sont des chiffres avoués: qui saura les véritables?