La mine américaine n'est pas encore exploitée. Elle est située dans la montagne, à cinq kilomètres du point où nous débarquons, et sur la rive gauche de la Sassen bay. Les forages ont donné des échantillons de charbon très remarquables, dit-on. Les ouvriers campent autour des puits, et construisent une maison de planches pour l'hiver, qui va venir si vite, puisque, à la fin de septembre, la mer gèle. Des passagers demandent à la femme de l'ingénieur, qui les accueille avec une joie non dissimulée, si elle va retourner en Amérique: «Ma belle-sœur retournera, dit-elle, moi j'hivernerai avec mon mari.» Au cours de la conversation, qui se prolonge dans le cottage, autour de la table où l'on sert le thé, elle dit encore: «Si vous étiez venus il y a quelque temps, vous nous auriez trouvés dans un grand embarras: les ouvriers étaient en grève, et c'est pour cela que la maison n'est pas achevée.»
Je passe près du terrain réservé au jeu de croquet, et je vais assez loin, avec mon fusil, dans la prairie tourbeuse et sur les contreforts des montagnes qui ferment la baie. Les oiseaux d'eau ne sont pas très nombreux. Des bandes de bruants des neiges, blancs et bruns, volent d'une arête à l'autre de ces éboulis de pierres friables, qui finissent dans la plaine en éventails de mousse. La mousse est si abondante qu'elle supprime presque toutes les cascades, en cette saison du moins. L'eau glisse invisiblement entre les lamelles de ces roches feuilletées, atteint à leur pied les mousses, la région des boues et des tourbes, et coule ainsi par imbibition, secrète et muette, jusqu'à la mer. Le silence est impressionnant mais court. Mes compagnons de chasse, répandus sur la rive et dans les ravins, tirent des pétrels, des guillemots, des mouettes.
Je reviens à bord par un détour; je veux visiter ce tertre où j'avais cru reconnaître, de loin, les tombes d'un cimetière. «Naufragés? me disais-je; trappeurs dont on retrouva, au printemps, le corps à demi dévoré par les ours! Baleiniers surpris par les glaces et morts pendant l'hivernage?» Je distinguais des amas de pierres en forme de tour, des «cairns» surmontés de hampes avec drapeaux ou plaques de fer. Quand je fus tout près, je lus, sur ces étiquettes durables, les noms, simplement, des bateaux allemands qui ont visité, en ces dernières années, l'Advent bay, bateaux de touristes, qui avaient emporté des souvenirs, mais qui en avaient aussi apporté un: «Blucher, Hambourg, 15 juillet 1904.—Prinzessin-Victoria-Louise, 29 juillet 1905.—1905, Möltke.—Blucher, Hambourg, 13 juillet 1906.» Ce dernier monument était orné encore de cette inscription: «Mon champ, c'est le monde.»
La grève, la devise du pangermanisme inscrite sur un rocher du Spitzberg, ce sont des notes modernes. Il existe d'autres signes, qui montrent ici plutôt que des commencements de civilisation, des débuts de compétition et de rivalités. J'apprends, par exemple, que la Compagnie américaine a choisi un territoire minier considérable, l'a délimité, comme dans les pays de colonisation, avec du fil de fer, et l'a fait «enregistrer» en Amérique. Sur les rivages de la baie de la Recherche, M. Bryde, notre compagnon de voyage, a entouré de même un terrain à sa convenance. Les falaises du cap Thordsen, que nous allons voir, portent une hampe avec un écriteau disant: «Moi, lord X... j'ai pris possession de cette terre.» Les explications et affirmations nouvelles de propriété sont enfermées dans une boîte fixée à la même hampe. On parle d'autres mines, d'autres ambitions...
La température est agréable; la baie ensoleillée demeure très sévère de lignes, parce que tous les premiers plans sont dessinés par la terre et la pierre et qu'il n'y a point de verdure pour adoucir les reliefs. Mais les lointains, au Spitzberg comme dans nos pays, appartiennent en toute souveraineté à la lumière, qui les modèle et les revêt pour la joie de nos yeux. Et cela explique en partie cette double impression de non-conformité et d'attirance que donnent les paysages du Spitzberg.
Au moment où je remonte sur le pont de l'Ile-de-France, je croise à la coupée la femme de l'ingénieur américain. Elle est venue visiter le navire et elle emporte,—avec un ravissement qui paraîtrait puéril ailleurs mais qui est émouvant dans cette région polaire,—un cadeau du commandant, un trésor, une merveille à laquelle la pauvre femme a dû rêver souvent: une corbeille de fruits.