VI

L'ÉCHOUEMENT DE «L'ILE-DE-FRANCE»
OUTER-NORWAY

25 juillet.

Nous avons quitté le havre de la Virgo vers cinq heures du matin. Il est huit heures. Je monte sur le pont, et je suis émerveillé de la beauté du jour, et de la mer, et de ses côtes sauvages.

Nous sommes à l'entrée de la baie la plus septentrionale du Spitzberg, la Red bay, fort mal connue et réputée dangereuse. Des bancs de glace d'une grande étendue flottent entre nous et la terre, et la baie, dans la partie la plus profonde, est entièrement glacée. Nous ne faisons donc que décrire une courbe peu prononcée entre les deux pointes extrêmes. Tout à coup, à huit heures dix, une forte secousse ébranle le navire. Les passagers ont l'impression que l'Ile-de-France a rencontré un iceberg.

Une seconde s'écoule, et une nouvelle secousse prolongée, un ralentissement brusque puis l'arrêt complet du bateau font sauter hors de leur lit les nombreux voyageurs qui sont encore couchés. Je regarde ma montre: il est huit heures dix-huit. On entend la voix du commandant qui crie: «Tout le monde sur le pont! Les canots à la mer!» En moins d'une minute, le pont est envahi; les marins, les chauffeurs, le personnel du service affalent les embarcations; les passagers prennent ou courent chercher la ceinture de sauvetage accrochée dans leur cabine, et se massent à l'avant, à l'arrière, ou sur le pont supérieur. C'est un moment critique, mais aucune panique ne se produit, aucun désordre, aucun faux mouvement. Très vite, les canots flottent autour du paquebot; très vite aussi les passagers se rendent compte qu'il n'y a pas de danger immédiat. Nous sommes échoués, sur plus de la moitié de la longueur du navire. L'avant est relevé d'un mètre au-dessus de la ligne de flottaison.

Je n'entends pas un cri de peur, pas une des passagères n'a de crise de larmes ou d'évanouissement. Il y a quelques notes comiques: on voit un monsieur courir sur le pont en caleçon, avec un appareil photographique en sautoir. Mais il n'y a pas de lâcheté, pas de défaillance, et c'est une jolie note à relever. L'aumônier allait revêtir ses ornements sacerdotaux, au moment de l'accident. Il rentre dans le salon et commence la messe. Un bon nombre de passagers y assistent. Le navire s'incline à tribord. Aussitôt après la messe, à peine les cierges éteints, les artistes improvisent un concert, et, cette musique, arrivant à travers les cloisons jusqu'au pont d'un paquebot qu'on essaye de renflouer, étonne les pilotes et chasseurs norvégiens, mais réjouit Marseille, c'est-à-dire tout l'équipage. Je passe près des cuisines et je saisis au vol ce mot: «Continuez vos pâtisseries, mes enfants.»

Je remonte. Dans une manœuvre, un homme est tombé à la mer; on le tire de ce bain glacé; il traverse nos rangs; quelqu'un lui demande:

—Ça doit vous avoir produit un singulier effet, mon ami?